Mourad Benchellali est originaire de Lyon. À l’âge de 19 ans (en juin 2001) il part au Pakistan pour rejoindre l’Afghanistan. C’est son frère aîné qui l’incite à partir, car lui même a fait auparavant le voyage dans ce pays. Son grand frère était sur le chemin du « djihâd » ce qui n’était pas le cas de Mourad. Il voulait simplement voir ce pays, « j’avoue avoir été très naïf à cette époque » dit t-il.   Mon frère me parlait souvent de ce pays, mais ça été une erreur de partir là-bas. C’était mon erreur, je suis quelqu’un qui prend mes responsabilités, il est vrai que mon frère me l’avait proposé, mais c’est moi qui ai accepté d’y aller et j’assume donc ce choix que j’ai fait. Et justement comme j’assume mes responsabilités, j’ai aussi le droit d’en reconnaître les limites, car si c’était à refaire et bien je ne le referai pas et même si à l’époque c’était possible de partir en Afghanistan sans pour autant avoir des idées criminelles et je n’y serai jamais allé ».
Son grand frère lui avait dit qu’il allait être accueilli par des amis à lui et que c’était bien de voir un pays musulman. « Mais, j’ai compris en arrivant à Jallabd (Afghanistan) que je n’allais pas être accueilli par les personnes dont m’avais parlé mon grand frère. J’ai compris rapidement que ces personnes faisaient partie de la lutte armée » précise-t-il.
Durant 60 jours, il aura été formé dans un camp d’entrainement en Afghanistan. « D’autres jeunes comme moi étaient également dans le camp, nous étions séparés par nationalité. Dans les maisons, nous étions regroupés par nationalité. Cette formation comprenait l’entrainement physique, le maniement des armes et l’éducation religieuse. Nous étions obligés de faire cet entrainement que nous le voulions ou non. Les formateurs, nous disaient que nous avions fait le bon choix en venant ici et nous avions interdictions de quitter le camp d’entrainement» dit-il.
Mourad tiens à recontextualiser son histoire « Pour bien comprendre le contexte de l’époque, je pars en Afghanistan en juin 2001. Je mets au défi quiconque dans la salle qui connaissait Ben Laden, Al Qaida ou encore les camps d’entrainement à cette époque, officiellement les talibans avaient fermé ces camps. C’était très difficile de connaître la réalité de ce pays. Et quand bien même, si on savait que c’était un pays dangereux quand on est jeune et bien c’est ça qu’on va chercher. On sait qu’on se met en danger et ce qui nous attire. On va dans un pays où personne ne peut aller. Des gens me disent « tu voulais des vacances et donc pourquoi tu n’es pas allé au Baléares ? » Je leur ai répondu : »si j’étais parti au Baléares et bien qu’est-ce que j’aurais raconté, car tout le monde peut aller et il y a quoi à raconter ? » Alors qu’en partant en Afghanistan, j’aurai pu dire oui j’ai vu les talibans et que j’étais dans un pays en guerre de l’intérieur et c’est ce qui rend la chose intéressante quand on est un gamin, naïf et irresponsable, on veut se mettre en danger. Et c’est ce que je veux faire comprendre aux jeunes d’aujourd’hui. Quand vous vous mettez en danger, vous mettez aussi votre famille en détresse. Par exemple : l’incarcération de mes parents. C’est des conséquences qui peuvent arriver et pas uniquement sur vous-même ».
Cet ancien détenu a passé deux mois en Afghanistan. « Après le 11 septembre 2001, le piège s’est refermé contre nous. Les talibans nous ont dit que le pays allait être bombardé. La population et les talibans se sont enfuis. Avec d’autres jeunes du camp et certains villageois, on a décidé de rejoindre la frontière du Pakistan en traversant les montagnes ». Finalement, il sera arrêté dans un village par l’armée pakistanaise. Mourad passe trois semaines en prison au Pakistan et sera livré aux Américains par le Pakistan. Il passe deux semaines sur la base américaine à Kandahar. Il dit avoir subi des interrogatoires « musclés », reçu des coups, été privé de sommeil et faire des positions douloureuses. « J’ai subi l’isolement, j’ai été coupé du monde et j’ai eu également des menaces de mort» ajoute-t-il.
En janvier 2002, Mourad est emmené à Guantánamo pour être écroué pendant deux ans et demi. Il sera un des premiers détenus envoyés là-bas. Son quotidien à Guantánamo : « la seule lecture qui était autorisée était le Coran à cette époque ».
Son transfert en France, Mourad l’apprend le jour J. Il allait quitter Guantánamo, « j’y ai cru le jour ou j’étais dans l’avion en direction de la France. Je pensais voir sur le tarmac français ma famille qui m’accueillerait comme quand on voit à la télé lorsque les otages sont libérés et accueillis, mais ça été tout le contraire, j’ai été accueilli par les policiers ». Il découvre seulement à son arrivée en France que ses parents et ses deux frères ont été également arrêtés. Mourad purge sa peine dans la même prison que sa mère à Fleury-Mérogis, « on a reproché à ma mère d’avoir envoyé un mandat à mon grand-frère, et donc d’avoir indirectement financé le terrorisme […]Le plus difficile pour moi était de voir la cellule de ma mère alors qu’elle n’a rien fait de mal » . Quant à son père, il était accusé par la justice d’être un imam radical. « Ils ont estimé que mon père était le penseur idéologique de la famille et qu’il voulait embrigader d’autres personnes ».
Ses parents et son plus jeune frère ont fait deux ans de prison chacun. Son grand-frère en a fait sept pour avoir voulu aller en Tchétchénie, il a aussi été décidé par la justice d’expulser ses parents en l’Algérie « Alors que mes parents n’y étaient pas retournés depuis de longues années, il a fallu renouer des contacts avec des personnes de là-bas et de trouver un logement pour mes parents ». La justice française a condamné Mourad en 2007 à un an de prison ferme et assorti de trois mois fermes avec sursis pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise de terroriste ». En 2009, il sera relaxé en deuxième instance, mais le parquet a fait appel, du coup la Cour de Cassation a annulé la relaxe et demandé un nouveau procès qui confirme en 2010 de nouveau la première décision.
Dans la salle, un échange se créer entre Mourad Benchellali et le public au fur et à mesure et notamment chez les jeunes qui commencent à poser des questions. L’un d’eux pose la suivante : « qu’est-ce qui pousse certains jeunes d’aujourd’hui à vouloir rejoindre la Syrie ? » Mourad donne son avis sur cette question : « Il ne faut pas faire le lien entre mon histoire et celui des jeunes d’aujourd’hui qui partent en Syrie, car mon histoire est particulière. Je pense qu’il ne faut pas faire de profil type, on ne part pas tous en Syrie ou ils ne partent pas tous pour les mêmes raisons. Il est vrai qu’il y en a qui veulent partir pour combattre et veulent mourir là-bas et c’est la réalité, car on les a incité à partir et on leur a fait croire que c’était une bonne idée pour faire le bien. Ils sont donc partis avec de bonnes intentions malheureusement, mais c’est trop tard, car nous sommes dans une machine. Quand on arrive en Afghanistan ou en Syrie et qu’on vous embarque sur le champ de bataille, c’est trop tard et c’est ce que j’ai compris. On peut partir avec de bonnes intentions et se retrouver dans une situation compliquée. Moi j’avais de bonnes intentions, mais du jour au lendemain, je me suis trouvé de mon quartier à un camp d’entraînement avec les armes à la main. Mais si le temps avait continué et bien je me demande où je me serais retrouvé aujourd’hui. S’ il n’y avait pas eu le 11 septembre et bien je n’en sais rien ».
À sa sortie de prison, Mourad a été placé en contrôle judiciaire. Il avait pour interdiction d’entrer en contact avec ses parents. « Aucune institution ne m’a aidé à me reconstruire, ce sont quelques amis qui ont pu m’aider » explique-t-il. Mourad a coupé tout contact avec son grand-frère. Aujourd’hui, il a fondé une famille (un enfant de 8 ans) et apprend le métier de carreleur dans une école d’insertion professionnelle. Mourad sillonne également les établissements scolaires en Belgique et en Suisse.
Hana Ferroudj
Mourad Benchellali a aussi publié : « Voyage vers l’enfer » (Editions Robert Laffont – en 2006).

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