C’était peut-être le livre qu’il manquait.  En même temps qu’elle porte un héritage des luttes historique pour les droits des femmes, cette édition réactualisée du livre Our Bodies, Ourselves, publié en 1973 aux États-Unis (et traduit en français en 1977 sous le titre Notre corps, nous-mêmes), s’inscrit dans les enjeux actuels de notre société traversée par un renouveau du mouvement féministe.

Cet ouvrage collectif retrace avec minutie les problématiques multiples auxquelles les femmes sont confrontées tout au long de leur vie (des normes de genre à la sexualité, en passant par le travail salarié et domestique, les violences sexuelles ou le rapport à l’institution médicale). Dans cette quête de vérités, le manuel recoupe plus de quatre cents témoignages de femmes, cis, trans, et personnes non-binaires. Et sans doute que cette rentrée scolaire est une bonne occasion de mettre à disposition ce manuel de santé féministe dans les CDI et de toutes les médiathèques.

Nina Faure et Nathy Fofana, membres du collectif d’autrices ont accepté de revenir sur les détails de ce livre écrit à plusieurs mains.

On a eu l’envie de croiser les vécus de femmes avec d’autres mécanismes de domination et d’oppression (le validisme, le racisme, les origines de classe, l’orientation sexuelle, …)

Qu’est-ce qui change entre la première version de Notre corps-nous mêmes et la présente édition ? La réponse à cette question n’est pas si évidente. Pour Nathy Fofana, il s’agit d’une « réactualisation de la version de 1973, qui répond à la société d’aujourd’hui. Les questions de genre, de race, de classe, les questions LGBTI y sont traitées. » Et Nina Faure ajoute :  » Il n’y avait pas l’axe intersectionnel qu’on a voulu adopter. On n’a pas fait une étude comparative précise mais on a eu l’envie de croiser les vécus de femmes avec d’autres mécanismes de domination et d’oppression (le validisme, le racisme, les origines de classe, l’orientation sexuelle, …). »

Mais pour elle, il faut également se demander ce qui a changé depuis les années 1970 dans la condition sociale des femmes. « Ce qui m’a marquée, c’est qu’il n’y a pas eu tant de choses que ça qui ont changé. Évidemment, il y a eu des progrès au niveau légal (accès à la contraception et à l’IVG, progrès sur la reconnaissance des personnes trans, reconnaissance sociale de l’homosexualité et loi sur le mariage pour tou·te·s).

Face aux offensives de plus en plus réactionnaires, le livre sert à la fois de point d’ancrage historique, afin de ne pas oublier les luttes, et d’outil de défense, parce qu’on ne veut pas régresser.

Mais l’écart entre une égalité de droit et une inégalité de pratiques reste très forte. Les inégalités de pratiques entre les femmes et les hommes persistent (selon Oxfam, le salaire des hommes est en général supérieur de 22% par rapport à celui des femmes) de plus  alors que juridiquement, elles ne devraient pas.  Nathy Fofana ajoute à cela : « Face aux offensives de plus en plus réactionnaires, le livre sert à la fois de point d’ancrage historique, afin de ne pas oublier les luttes, et d’outil de défense, parce qu’on ne veut pas régresser. »

Et sur le rôle de Notre corps, nous-mêmes dans les luttes féministes actuelles, les autrices ont des choses à dire. Si la conclusion de l’ouvrage « On ne détruit pas le patriarcat en écrivant un livre » est peut-être un peu défaitiste, Nina Faure développe : « C’est un livre qui, à sa petite échelle tente de participer au mouvement féministe actuel et à une révolution féministe dont on espère qu’elle va arriver, même si le premier pas serait de dégager le ministre de l’intérieur, par exemple [Gérald Darmanin, visé par une information judiciaire pour des accusations de viol, d’harcèlement sexuel et d’abus de faiblesse]. Il y a des luttes à mener, et on espère que ce livre donnera du courage à des personnes dans ces luttes-là. »

« Mais notre force, souligne Nathy Fofana, c’est d’être une génération connectée. On peut tout apprendre. Les réseaux sociaux, ça a été un facteur de conscientisation chez beaucoup de militant·e·s. Je pense qu’on le voit notamment dans la « génération Adama ».

Les 18-25 on est sûrement plus ancré·e·s, plus conscient·e·s. En réalité, on n’a plus le temps d’être insouciant·e·s.

Notre corps, nous-mêmes, c’est également quatre années de travail collectif (de 2016 à 2020) et de recueil de témoignages « utilisés comme matière première pour comprendre ce qu’on voulait dire ». « Recueillir ces témoignages, ça permettait une plus large inclusivité », note Nathy Fofana.

« On a d’abord mené des groupes de paroles entre nous, au sein du collectif, pour voir ce qu’on avait à dire sur différents sujets, puis on est allées voir des dizaines et des dizaines de femmes cis, de femmes trans, de personnes non-binaires, et on a constitué des groupes de parole, raconte Nina Faure.

« On a essayé de donner de la place à cette parole, à ces témoignages de femmes qui nous racontent comment elles arrivent à s’en sortir : c’est beaucoup d’espoir, beaucoup de stratégie et beaucoup d’intelligence. » Si l’écriture des chapitres a été répartie entre les neuf autrices (dix, au début du projet), la relecture a été conduite par chacune. « La manière dont s’est construite ce livre est éminemment collective » rappellent les deux co-autrices.

Nina Faure précise : « Les groupes de paroles entre membres du collectif ont été très importants. Le collectif a déjà en son sein une grande diversité d’âges, d’origines, d’orientations sexuelles. On voulait voir ce qu’on avait à dire sur des sujets comme l’adolescence, la ménopause, la maternité ou la non-maternité, la peur de vieillir ou l’envie d’autonomie. »

Et Nathy Fofana explicite : « On vit toutes des choses communes, mais il y a des différences. Par exemple, sur les normes de beauté, on ne les vit pas pareil si on est une femme noire ou une femme blanche. »

Ce qui est valable pour les unes, ne l’est pas forcément pour les autres ; sur les solutions apportées dans le monde du travail, c’est pareil.

Un livre qui propose des solutions, qui met à disposition des femmes des outils pour affronter la violence, pour avancer au mieux dans la vie, Notre corps, nous-mêmes, c’est d’abord ça. Un outil, une arme qui permet une résistance individuelle et s’inscrit dans une émancipation collective du système patriarcal.

« Un livre qui a pour but de participer à construire un espace collectif de lutte contre le patriarcat ; qu’on peut prêter à une mère, une sœur, une cousine, une amie aux moments où des questions se posent : un peu comme un couteau suisse qu’on peut avoir dans toutes les situations auxquelles on fait face. », dit Nina Faure.

Et Nathy Fofana de conclure : « Si j’avais eu ce bouquin il y a cinq ans, j’aurais eu une autre vision de moi-même. » Avec l’espoir que les femmes, jeunes ou (beaucoup) moins jeunes puissent trouver dedans des réponses à ces questions, pour construire une nouvelle vision pour notre corps et pour nous-mêmes.

Paru aux éditions Hors d’atteinte en février 2020, l’ouvrage collectif est signé Mathilde Blézat, Naïké Desquesnes, Mounia El Kotni, Nina Faure, Nathy Fofana, Hélène de Gunzbourg, Marie Hermann, Nana Kinski et Yéléna Perret.

Articles liés

  • Mort de Mahamadou Fofana : la famille ne croit pas à la version policière

    Dans la nuit de 13 au 14 septembre, Mahamadou Fofana est décédé à Bougival (Yvelines), l’homme de 35 ans est le cousin germain d’Adama Traoré. Selon la police il se serait noyé après s’être jeté dans la Seine pour échapper à une interpellation. Cette version, la famille n’y croit pas. Dès lundi ils ont lancé un appel à témoins sur les réseaux sociaux pour tenter de comprendre ce qu’il s’est passé la nuit du drame. Ce mercredi matin, la famille et ses proches ont eu accès au corps du défunt.

    Par Céline Beaury
    Le 16/09/2020
  • Fatima Ouassak, l’appel de la mère

    Et si les mères reprenaient le pouvoir ? C'est toute la question politique et sociétale que s'est posée la politologue Fatima Ouassak pour son essai "La puissance des mères, pour un nouveau sujet révolutionnaire", paru le 27 août 2020. Sarah Belhadi l'a lu, et en analyse les grandes idées.

    Par Sarah Belhadi
    Le 07/09/2020
  • L’épidémie emporte Aïcha Issadounène, figure de Carrefour Saint-Denis

    #BestofBB Caissière au magasin Carrefour de Saint-Denis depuis près de trente ans, Aïcha Issadounène est décédée jeudi 26 mars, atteinte du Covid-19. A Saint-Denis, tous ceux qui l’ont croisée pleurent une femme dévouée et bienveillante. Et rappellent son combat, tristement mis en lumière aujourd’hui, pour la protection des salariés de l’enseigne.

    Par Hassan Loughlimi
    Le 04/09/2020