Pape Diouf, né en 1951, est arrivé à Marseille à la fin des années 70. Il est le fils d’un militaire qui s’est battu pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Après des Études à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, ce Franco-sénégalais passionné de football, devient journaliste puis, des années plus tard, agent de joueurs pour Basile Boli, Joseph-Antoine Bell, Marcel Desailly, Bernard Lama, Sylvain Armand, William Gallas, Grégory Coupet, Laurent Robert ou encore Didier Drogba. En 2004, il rejoint l’Olympique de Marseille comme manager général du club, chargé des affaires sportives puis est nommé président du directoire. En 2005, il devient président de l’Olympique de Marseille jusqu’en juin 2009. Aujourd’hui, il est, depuis 2010, actionnaire de l’European communication school et de l’Institut européen de journalisme à Marseille.

Le 23 mai, il assistera au Cabaret Sauvage à Paris, comme membre du jury, à la 3ème édition des Y’a Bon Awards organisée par l’association Les Indivisibles, une cérémonie parodique de remise de prix aux pires propos racistes tenus impunément dans les médias français par des personnalités publiques.

Quel regard portez-vous sur la polémique autour de l’affaire des quotas?

Pape Diouf : Le sentiment que j’ai a posteriori, c’est que le vrai débat a été escamoté. On l’a passé à la trappe puisque cela arrangeait tout le monde, à commencer par le monde du football. Le débat a été réduit en fin de compte à une double question, qui n’avait aucun sens, à savoir si Laurent Blanc d’un côté était raciste, et de l’autre, s’il fallait le maintenir à la tête de l’équipe de France. Or ce n’était pas ça le vrai débat. A mon avis, l’information sortie par le site Mediapart n’aurait valu fondamentalement que par le débat, qu’elle posait : « Est-ce que le football français est raciste ou est-ce qu’il discrimine ? »

Je ne répondrai pas positivement en disant qu’il est raciste, mais en tous cas, il discrimine, c’est évident. Mais cette question-là n’a pas été débattue, on s’est contenté de répondre de manière très sommaire, en disant qu’il suffisait de regarder tous les samedis et dimanche sur les terrains, que c’était là où la diversité était la mieux partagée, que c’était là où on pouvait effectivement parler de diversité réelle… Pour moi, tout ça, c’est du pipeau car la diversité s’arrête avec la fin de la carrière des joueurs. On ne voit aucun ressortissant issu de la diversité à la tête d’ une organisation, à la tête d’une instance, à la tête d’une direction sportive, donc voilà, le vrai débat a été escamoté.

Cette polémique est-elle symptomatique de quelque chose dans notre société française ?

Évidemment, on ne peut pas isoler le football de la société française. La société française, elle est ce qu’elle est, c’est une société qui expulse, c’est une société qui, selon moi, discrimine. Il est extrêmement rare de voir quelqu’un issu de la diversité occuper un poste à responsabilité. Il n’y en a pas à la tête d’un ministère régalien, il n’y en a pas à la tête d’une société du CAC 40, à la tête d’un corps de l’armée. Certaines sociétés anglo-saxonnes ont, sur ce point-là, une petite longueur d’avance sur la société française. Elle discrimine et je vois mal comment le football peut être isolé de cette réalité-là. Aujourd’hui certains disent, non sans raison, que la société se lepénise, en tous cas dans les esprits. Beaucoup de choses sont dites plus facilement que des années en arrière. Aujourd’hui, afficher son extrémisme idéologique n’est plus rare : certains le font à la télévision, à la radio, dans la presse. Il y a des idéologues de la droite extrême qui s’affichent et tout ça montre que la société française a pris un virage, de mon point de vue, dangereux et ce dans toutes les couches de la société…

Quel est votre avis sur la question des binationaux formés en France depuis tout jeunes et qui vont ensuite jouer dans le pays d’origine de leurs parents ?

C’est un faux débat. Cette question de la binationalité, elle est déplacée. Laisser germer l’idée qu’on forme des jeunes pour qu’ils jouent en équipe de France, c’est faux. Souvent ils rendent ce pour quoi ils ont été formés en jouant pour les clubs et en participant activement et même de manière décisive, aux compétitions qui sont organisées. Déjà, c’est un faux débat de penser que ces jeunes-là n’ont été formés que pour l’équipe nationale car que fait-on du championnat, de la coupe de la ligue, de la coupe de France ? Sans ces jeunes issus de la diversité, ces compétitions-là ne vaudraient pas grand-chose, de la même manière que n’aurait pas valu beaucoup l’armée française sans les ressortissants venus des colonies (les tirailleurs), de la même manière que l’économie française n’aurait pas connu l’envol qu’elle a connu dans les années 60 sans l’apport de ces mains étrangères dont on a eu besoin… Donc, on a aujourd’hui besoin de ces jeunes issus de la diversité pour que la compétition soit animée.

Deuxième remarque : quand on dit « ces jeunes-là, ils s’en vont »… Moi personnellement, et par expérience, je ne connais pas de jeunes issus de la diversité qui aient privilégié d’aller jouer dans le pays d’origine de leurs parents par rapport à l’équipe de France. Généralement, ces joueurs qui sont nés en France ou qui sont arrivés ici très jeunes privilégient tous, d’abord, de jouer en équipe de France. Tout simplement parce que c’est l’équipe de France qu’ils connaissent le mieux, donc, c’est plus facile, et même sur le plan culturel, de jouer dans l’équipe de France, il y a moins d’incompréhensions qu’en jouant dans l’équipe du pays d’origine des parents. Et, l’équipe de France, c’est un tremplin pour leur carrière internationale, ça la booste, ils ont intérêt à rester ici et ils restent ici. Cela n’arrive qu’à l’âge de la vingtaine voire passé les 24-25 ans, pour certains, quand ils s’aperçoivent qu’ils ne peuvent pas intégrer la cellule de l’équipe de France A. Ils commencent alors à regarder peut-être ailleurs et répondent à des convocations qui peuvent leur permettre de découvrir des compétitions internationales comme la Coupe d’Afrique des nations ou la Coupe du monde. Voilà la vérité…

Lors de cette réunion dont le verbatim a été révélé par Mediapart, le problème qui occupait les participants était-il d’avoir des jeunes qui n’aillent pas jouer pour des sélections étrangères après avoir été formés en France, où était-ce plus un problème d’une équipe « pas assez blanche » ?

Peut-être que chez certains il y avait une ambivalence mais on ne peut pas toujours sonder les états d’esprit, donc, je ne peux pas avoir de préjugés… Mais en France, certains, très connus, ne se sont pas cachés pour dire que l’équipe de France n’était pas assez blanche. On a entendu Georges Frêche à l’époque le dire, Finkielkraut le dire, et les Le Pen aussi, et ça c’est moins étonnant, le dire aussi, plus d’autres le murmurer… Donc cette affaire-là a toujours été un problème en France aux yeux de certains. Ensuite, lors de cette réunion, il a été question plus de profils en disant que la formation devrait être orientée différemment au regard de ce qui se passe en Espagne, pour favoriser le recrutement de gens moins « armoire à glace », costauds, grands et forts mais plutôt de joueurs plus standards physiquement.

Et en disant ça, on sous-entendait que les grands, forts et costauds étaient toujours des Noirs, ce qui veut dire que des joueurs standards et plus techniques réfléchissent plus (la notion de réflexion n’est pas dite mais elle est sous-entendue…). C’est une manière effectivement de stigmatiser un certain type de physique, ce qui est de toutes façons faux, puisque l’on sait qu’une des meilleures et plus belles équipes d’Europe est l’Ajax d’Amsterdam. Or l’Ajax d’Amsterdam dans les années 70 était le prototype même de l’équipe composée de vrais athlètes, forts, grands et costauds, ce qui ne l’a pas empêchée d’avoir été une équipe intelligente, technique, réfléchie. Alors bon, il y a beaucoup d’arguments qui ont été avancés mais à chaque fois, c ‘était des arguments qui ne résistaient pas face à une analyse sérieuse et rigoureuse.

Quel jugement portez-vous sur Laurent Blanc ? Est-il raciste selon vous ?

Non. Le débat n’a jamais été ça de mon point de vue. Réduire le débat à savoir si Laurent Blanc était raciste ou pas, était déjà tomber dans le piège de ceux qui ne souhaitaient absolument pas que le débat se déroule. Laurent Blanc que je connais personnellement ne me paraît pas du tout être un gars raciste parce que j’ai eu à échanger avec lui, je le connais suffisamment. Et puis contrairement à beaucoup, je n’ai pas envie de m’ériger en « légitime » qui délivrerait des brevets de non racisme et de racisme, car dans cette affaire-là, beaucoup de gens se sont levés pour dire « un tel n’est pas raciste, on peut le dire » comme s’ils étaient habilités à dire qui est raciste et qui ne l’est pas. Non, je ne pense pas du tout que Laurent Blanc soit raciste et franchement, pour moi ce n’est pas le débat.

Faut-il changer des choses à la Fédération Française de Football (FFF) ? Si oui, quoi, qui ?

Oui, il y a toujours des choses à changer évidemment mais ce n’est pas seulement à la FFF mais dans l’ensemble de l’organisation du football. Maintenant, quoi et qui, je ne veux pas non plus m’ériger ici en donneur de leçons. Je sais simplement que pour voir progresser les choses, il faut que le football soit moins discriminant. C’est une chose essentielle pour qu’on ne retombe plus dans ce type d’errements… Puisque je suis certain que le jour, dans les instances  administratives, techniques, financières, sportives, où on verra des gens issus de la diversité en nombre, en proportion de leur présence dans le milieu du football, ce genre de discours entendu et condamné ne se produira pas. On ne peut pas tenir ce genre de discours, si, dans une instance, il y a des Arabes par exemple et des Noirs… C’est parce qu’ils ne sont pas là que ces discours peuvent être tenus. Donc, il faut, de mon point de vue, moins discriminer et il faut amener le football à être vraiment exemplaire, ce qu’il n’est pas aujourd’hui contrairement à ce qu’on dit.

Le football a déjà démontré que Dugarry, le Français d’origine, peut être très ami avec Zidane, le Kabyle d’origine, que Desailly, le Ghanéen d’origine, peut être très ami avec Deschamps, le Français d’origine, et que, en étant amis comme ils le sont, ils font tomber des barrières. Ils démontrent qu’ils sont des êtres humains, chacun avec ses caractéristiques et sa capacité de réflexion, et qu’ensemble, ils peuvent réussir plein de choses comme en 1998. Alors pourquoi ne pas continuer ? Pourquoi ne pas faire de Desailly après sa carrière de sportif, un dirigeant ? Pourquoi ne pas faire de tel joueur arabe, un technicien ? Etc, etc. C’est ainsi qu’on va faire tomber certaines barrières et qu’on fera aussi avancer les choses.

Y a-t-il une forme de communautarisme dans le football français, des clans « ethniques » qui se forment ? La France devient-elle elle-même de plus en plus communautariste ?

Le communautarisme n’est pas trop mon point fort. Moi je n’aime pas trop le communautarisme car il amène à des idées, il amène à des choix que je ne partage pas forcément, comme la discrimination positive. Je pense que tout ça, c’est compliqué à mettre en place. Le communautarisme est toujours un réflexe de repli sur soi et ça ne me paraît pas être la meilleure des choses. Donc combattre ça et plutôt se battre pour le respect de la valeur humaine, se battre pour que la reconnaissance de la compétence soit faite là où elle est, et ce, quelle que soit l’origine de la personne compétente, quelles que soient aussi ses croyances ou ses convictions. Ce qui me paraît essentiel, c’est ça. La reconnaissance de l’être humain dans sa plénitude et sa vraie nature.

Vous avez été le seul dirigeant noir d’un club évoluant en première division dans toute l’Europe.  Comment analysez-vous cette exception ?

Je ne sais pas,  je n’ai pas d’analyse précise. Je pense que c’était un concours de circonstances assez exceptionnel. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que j’étais peut-être une sorte « d’anomalie ». C’est comme ça. Parler de moi comme le seul dans toute l’Europe, ça montre que pour qu’une règle soit vraie, il faut une exception. Moi j’étais un peu l’accident…

Le 23 mai vont se dérouler les Y’a Bons Awards ? Avez-vous été souvent victime de racisme ou de déclarations racistes ?

J’ai cette force de n’avoir jamais été soumis au complexe de persécution. Donc à partir de ce moment-là, je ne me suis jamais mis dans un coin à me dire : « On m’a pas donné ça parce que je suis noir ». Non, moi je me suis toujours battu contre tout ça, donc je n’ai pas eu le temps de m’arrêter pour dire qui était raciste, qui ne l’était pas, d’autant que pour moi, la définition du racisme n’est pas l’exclusif d’une race. Le racisme, c’est une connerie universelle, c’est une connerie humaine et donc, est libre d’être con qui veut. Moi, j’ai décidé de ne pas être con donc de ne pas être raciste. Après que certains le soient, oui, mais ce n’est pas le racisme ordinaire qui m’ébranlera.

Vous êtes arrivé dans les années 70 en France. Avez-vous l’impression que la France est plus raciste aujourd’hui  ?

Évidemment que la France est devenue plus restrictive qu’elle ne l’a été. Ça a commencé je pense avec le premier choc pétrolier, puis au début des années 80, c’est là que la France a commencé à se fermer, à se replier sur elle-même, a vu se constituer une droite dure, une droite musclée. Et cette droite-là a d’abord concentré ses tirs contre l’immigration. Donc forcément la France est devenue beaucoup moins accueillante, loin de l’image que Malraux se faisait de la France. C’est sûr, on est très loin de la France de ces années d’avant…

Avez-vous quelque chose à ajouter avant la fin de notre entretien ?

Je dirais simplement que les Ya’Bons Awards, c’est plutôt une initiative qui me paraît assez intelligente, dont les initiateurs ont certainement beaucoup d’imagination. Les Ya’Bons Awards participe, d’une certaine manière, de la vie politico-intellectuelle-culturelle de la cité, et c’est pas mal…

Propos recueillis par Sandrine Dionys

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