Faites un essai, demandez à dix personnes ce qu’évoque le terme « vacances » : si le mot « soleil » n’apparaît pas une seule fois, vous vous trouvez assurément au Groenland. Sous nos climats tempérés, l’héliotropisme est un objectif relativement accessible. Qui aurait donc l’idée de partir en juillet avec pulls, parkas et écharpes ? Personne ? Eh bien, détrompez-vous. Il existe des tortionnaires qui envoient leurs chérubins apprendre la langue de Shakespeare en ciré jaune.

Depuis près de quatre ans, pour arrondir mes débuts de mois, nous partons une amie et moi, encadrer des colos en Angleterre pendant les vacances scolaires. Ces colos sont en fait des « séjours linguistiques », une formule toute faite qui place le pédagogique avant le ludique, du moins sur la brochure. Pour une somme rondelette (environ 1500 euros pour 15 jours), parents, comités d’entreprises ou villes providence, tel Levallois-Perret dans le 92, envoient leurs enfants de l’autre côté de la Manche. (Il faut préciser que le responsable du groupe surplace touche 580 euros et les animateurs à peine 300 euros, nourris, logés, trempés et fatigués.)

Cette année, tel un gamin devant un catalogue de jouet, j’épluche la brochure et exige de partir en Irlande. Fini l’Angleterre, terminé les stations balnéaires au charme désuet, laissons les années 50 aux quinquagénaires. Après un circuit en avion, pas trop Grenelle de l’environnement, c’est à dire en moins de 24 heures Paris-Toulouse, Toulouse-Paris et Paris-Cork, nous voici arrivés avec trente-trois ados à Tralee sur la côte ouest, dans la péninsule de Dingle.

Dans le bus affrété pour nous amener à destination, un étrange effet d’optique m’absorbe. Ce n’est pas le décalage horaire, ni la conduite à gauche également. Ce sont les paysages. Outre le fait qu’ils sont admirables, il s’agit en fait plutôt d’un problème d’ordre chromatique. Tout est vert, avec des nuances. Mon œil accroche un vert fluo, de ceux que l’on retrouve sur les cartes postales retouchées ou dans les vieux calendriers des PTT que continue d’encadrer ma grand-mère. Le gris du ciel est là pour me rassurer sur un éventuel daltonisme. Tout juste ai-je le temps de m’y habituer que nous arrivons déjà sur le parking où attendent les familles d’accueil.

Vient le moment de la distribution des gamins. La tension est palpable. Chacun y va de son expérience passée. Certains s’adonnent au plagiat de « L’Archipel du Goulag » de Soljenitsyne. Quant aux autres, ils essaient de rassurer les petits nouveaux et eux-mêmes, et sont sûrs que dans la famille, il y aura au moins la Wii et Internet. Finalement, le lendemain, les impressions sont plutôt bonnes. Cependant, la pension complète montre déjà ses limites : « Je comprends rien à ce qu’ils disent, on pourrait pas être dans une famille qui parle français ! », « hier soir on a mangé de la pizza avec des frites, c’est normal ça ? Franchement ça me dérange pas, mais j’espère pas qu’il vont nous servir la même chose toute la semaine ! »

Quand vient le moment du repas, le fameux lunch du midi, s’élève alors la vindicte populaire. Les jolies boîtes soigneusement remises avant les cours du matin, n’ont rien de la surprise Kinder, mais plutôt de l’anthrax : chips au « salt & vinegar », quatre tranches de pains de mie avec des sauces toutes aussi improbables les unes que les autres et pour couronner le tout, des « barres digestives » chocolatées.

Les cours passent, les après-midi d’activités aussi, en revanche s’il y a bien quelque chose qui ne passe pas, c’est la pluie. Et là, je comprends soudainement le pourquoi du vert fluo. Au début, c’est un crachin dépaysant, mais rapidement et au quotidien, le dépaysant devient une tare. Aux cris de « Remboursez », nous devons composer avec les éléments. Pas le choix, et ne comptons pas sur la complaisance des autochtones waterproofs.

A l’instar de ce bel après-midi où nous trouvons un refuge providentiel sous le porche d’une église. Viennent alors deux personnes que les vêpres ont sortiirlad de la torpeur de leur tricot et qui nous demandent (les adeptes de la version originale sous-titrée devront se contenter de la version française) : « Vous voulez être de bons catholiques ? » Oui, et comment ! Moi qui n’y suis jamais parvenu. « Et bien allez faire du bruit ailleurs ! – Bah, on veut bien, mais là, il pleut beaucoup quand même. – Plus loin il y a des arbres. »

Est-ce la peur du courroux divin ou la répulsion de toute idée violente ? Quoi qu’il en soit, nous obéissons et allons nous réfugier sous le bonzaï déplumé, en maudissant les bigotes. Et là, je me souviens qu’au début du séjour nous avions été mis en garde sur la quantité de malfaisants qui traînaient en ville. Sauf que l’on m’a toujours appris à me méfier des apparences. En effet.

« Tralee est une ville (23 000 habitants) très dangereuse la nuit, il faut absolument dire aux enfants de ne pas sortir seuls. » Je m’attendais à une quelconque bestiole, genre bête du Gévaudan, ou à des loups, mais non, pire que cela, m’affirme la correspondante locale : « Depuis quelques années, il y a beaucoup d’Africains, d’Arabes, de Pakistanais qui viennent s’installer ici, mais les pires de tous sont encore les Gitans irlandais. – Vous en faites pas, on a les mêmes à la maison, on va gérer, il n’y aura pas de soucis ! »

J’ai tout de même refusé une visite guidée des quartiers malfamés qu’elle tenait à me faire pour éviter que l’on y emmène les enfants. Mais les préjugés ont la vie dure, même contre les éléments naturels. Un matin, la charmante mère de famille qui m’accompagnait en voiture à l’école, fait un écart pour éviter une branche. Je l’entends alors pester en croate, pays qu’elle a quitté il y a dix ans, et puis me dire après, d’un anglais teinté d’un accent slave :

« C’est encore un coup des Gitans ! – Moi, je pense plutôt qu’il s’agit du vent, hier soir il m’a empêché de dormir ! – Le vent, non, ça c’est les Gitans, les gamins, ils pensent qu’à faire des conneries et c’est comme ça tous les soirs. » Là, le vocabulaire me manque : comment lui expliquer l’intérêt de mettre une branche sur le bord d’une route, sous un arbre, la nuit dans la tempête, sur une route peu fréquentée et qui plus est, éloignée du centre-ville.

D’ici à ce que je dépeigne l’Irlandais comme un grand roux qui sent l’écureuil mouillé, il n’y a qu’un pas, me direz-vous. Une fois encore, détrompez-vous ! L’anecdote est intéressante mais loin d’être représentative. Le raccourci aurait été de présenter la péninsule de Dingle, Tralee, Killarney comme des endroits magnifiques, ils le sont. Le raccourci aurait encore été de dire que les Irlandais rencontrés sont chaleureux, généreux et sympathiques, ils le sont aussi, et en plus, il y a plein de Guinness. Allez-y, vous ne perdrez rien, mais pour gagner en sagesse, dites-vous juste une chose : « S’il ne pleut pas, c’est sûrement qu’il va pleuvoir. »

Adrien Chauvin

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