« Papa, si je porte le voile un jour, est-ce que je vais me faire agresser moi aussi ? ». C’est la question auquel a dû faire face ce père de 52 ans. Mounir fait partie de ces manifestants qui expriment leur raz-le bol ce dimanche. Comme beaucoup, c’est l’agression islamophobe d’une mère portant le foulard au conseil régional de Bourgogne-Franche Comté qui l’a motivé. Il était déjà au rassemblement qui s’est tenu samedi dernier. « S’il faut que je vienne tous les jours, je viendrais » ajoute-t-il.

Il est 13 heures, place de la Nation. Ni la pluie ni le froid n’ont découragé les manifestants. Les pancartes fleurissent à mesure que la place se remplit : « Méfiez-vous de moi, je suis radicalisé parce que je fais la prière », « Musulmans. Pas bouc émissaires ! », « Voilée ou pas c’est mon choix », « Françaises et voilées, nous appliquons nos devoirs. Mais où sont nos droits ? »… Très vite, la place de la Nation est bondée. Ils sont près de 2000 selon les organisateurs.

Samia Chiki, l’une d’entre elles, explique : « Le but est que n’importe quel citoyen se sente concerné par la cause, musulman ou non musulman ». Cette fois, l’information a eu le temps de circuler sur les réseaux sociaux, attirant des personnes venues de loin. C’est le cas d’Anissa, venue grossir les rangs du rassemblement. Infirmière, elle est venue de Lille pour l’occasion. Elle se faufile dans la foule en faisant tinter une tirelire pour appeler aux dons. « C’est pour financer le matériel qu’on a payé par notre propre moyen », précise-t-elle.

Mon voile n’est pas un instrument politique ou un drapeau, c’est une partie de moi

Un grand écran surplombe la foule pour que les plus éloignés de la scène puissent suivre. Sous une tente blanche, les intervenants se succèdent. « Nous voulons dire à Fatima (la femme agressée verbalement par Julien Odoul, ndlr) que nous l’aimons et que son enfant est notre enfant », s’émeut Yessa, une représentante du collectif de Défense des jeunes du Mantois.

Parmi les nombreux bénévoles, des personnalités attirent les curieux. Un petit groupe entoure Tariq Ramadan, Yassine Belattar enchaîne les selfies. Sur scène, Yasser Louati, président du CJL (Comité justice et libertés pour tous), s’écrie : « L’islamophobie est aujourd’hui un gage de gain politique. Cela ne coûte rien devant les tribunaux, ni devant le CSA ». Le militant apostrophe les organisations de lutte pour les droits humains : « Où êtes-vous aujourd’hui pour dénoncer l’islamophobie ? ».

(C) Amina Chagar / Bondy Blog

Vêtue d’un foulard rose et d’une robe fleurie, Virginie Proton prend également la parole : « Mon voile n’est pas un instrument politique ou un drapeau, c’est une partie de moi. » Virginie est entrepreneuse. « Tous les gens qui sont là sont des militants associatifs, ils pallient un manque de l’État et après on vient nous critiquer en disant qu’on n’est pas français », dénonce-t-elle. Dans le cadre de son association Baytouna – qui héberge et réinsère des femmes en difficulté -, Virginie accueille celles à qui les centres d’hébergements ferment la porte parce qu’elles portent un foulard. « Ce sont des femmes qui ont tout perdu et on leur demande de retirer leur voile ».

Une fine pluie, une foule dense

La foule est dense, mais aussi diverse. Il y a des vieux, des jeunes, des hommes, des noirs, des arabes, des blancs, des femmes, voile ou capuche. Sous la fine pluie, ils scandent tous : « Stop à l’islamophobie ». A tout ce beau monde, Mehdi Mehiaoui tend la main à qui veut la prendre. On le connaît depuis son passage dans Pékin Express en 2018, mais il a également eu une carrière dans l’armée de terre durant plus de 19 ans. « On me rabaissait constamment, confie-t-il. On me disait ‘C’est pas un maghrébin qui va venir nous dicter notre loi, tu n’es qu’un sale arabe.’ Ils venaient me réveiller à 3 heures du matin pendant que les autres dormaient. Je devais ramasser des cailloux blancs torse nu, en caleçon. On me faisait nettoyer les chiottes à la main. On m’a craché dessus. » Mehdi n’a pas quitté l’armée pour autant. Il est devenu sergent-chef et a ainsi pu « changer certaines choses ».

« Le problème en France, c’est le social, pas le voile. Alors touche pas à mon voile. » Le sien est bleu blanc rouge et sa pancarte attire tous les flashs. Mais entre deux poses, cette comptable de 42 ans raconte ses débuts en tant que femme de ménage : « Je ne trouvais pas de travail correspondant à mon diplôme à cause du voile ». Elle le porte depuis qu’elle a 17 ans et elle manifeste contre l’islamophobie depuis les années 90.

(C) Maria Aït Ouariane / Bondy Blog

Les remarques, cette maman de trois enfants y est habituée. Les violences physiques, beaucoup moins. « J’ai été agressée après le Bataclan et j’ai fait trois jours de coma », raconte-t-elle. Un autre rassemblement est déjà prévu devant les locaux de la chaîne CNEWS, samedi 2 novembre, pour y protester contre la présence d’Eric Zemmour à l’antenne. Samia Chikhi l’assure : « On lâche rien, ce n’est que le début. »

Maria AÏT OUARIANE et Amina CHAGAR

Articles liés

  • Entre Sevran et Noisy, on a pleuré Oliver

    Son agression mortelle avait été filmée et partagée sur les réseaux sociaux. Plus d’une semaine plus tard, le corps d’Oliver Tony a fini par été retrouvé près de Tours, en Indre-et-Loire. Ce samedi, une marche blanche réunissait les parents et les proches de l’adolescent, ses amis de Sevran et d’ailleurs et des citoyens venus manifester leur solidarité, dont Assa Traoré. Reportage.

    Par Sarah Belhadi
    Le 18/11/2019
  • Après le travail… le travail : quand la passion devient un job

    Pour certain.e.s, le travail ne suffit pas toujours à finir les mois sereinement, à s'épanouir, à se sentir exister... Alors, dans chaque quartier, des hommes et des femmes transforment un de leurs centres d'intérêt en petite source de revenus supplémentaires, non déclarée. Sylsphée a rencontré quatre femmes dont c'est le cas.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 15/11/2019
  • Le lycée Blanqui de Saint-Ouen en lutte pour Walid, menacé d’expulsion

    Mercredi 6 novembre, Walid, étudiant en BTS au lycée Auguste-Blanqui à Saint-Ouen, s’est fait contrôler à Saint-Lazare alors qu’il n’avait plus de titre de séjour. Le jeune homme de 22 ans dort désormais en rétention à Vincennes. Enseignants, élèves et parents se sont mobilisés ce jeudi pour empêcher son expulsion vers le Maroc, son pays d’origine. Reportage.

    Par Nada Didouh
    Le 15/11/2019