« Je ne m’imaginais pas il y a quatre ans que je continuerai à mener ce combat aujourd’hui », reconnaît Assa Traoré devant les journalistes. Pour la quatrième année consécutive, le comité qu’elle incarne organisait ce samedi 18 juillet une marche en hommage à son frère, Adama, décédé en 2016 entre les mains des forces de l’ordre.

Du point de vue de la justice, la situation n’a pas franchement évolué en quatre ans. Si les expertises et les contre-expertises se sont succédé, l’affaire en est encore au stade de l’enquête et les gendarmes incriminés sont toujours entendus sous le statut de témoin assisté. Quatre ans après, la justice n’a toujours pas déterminé comment est mort Adama Traoré.

Du point de vue de la société, en revanche, le décès du jeune homme de 24 ans est devenu « l’affaire Adama », un symbole de la lutte contre les violences policières et le racisme en France. Cela s’est confirmé ce samedi où, pour la quatrième année consécutive, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées sur les lieux où Adama Traoré a grandi et est décédé.

L’écho de l’affaire George Floyd

L’occasion pour les proches et les soutiens de la famille de clamer leur exigence de justice et de vérité. Devant la mairie de Persan, Assa Traoré a affirmé aux journalistes qu’elle demandait la récusation des juges d’instruction, la tenue d’un procès public et la requalification des faits en homicide volontaire.

Assa Traoré face à la foule / Crédit : Nesrine Slaoui

Elle est soutenue en cela par une foule de plus en plus nombreuse au fil des années. Ils étaient ce samedi entre 8 000 et 10 000 selon les organisateurs, soit « le double de l’année dernière ». Arriver jusqu’à la gare de Persan-Beaumont, à 30 kilomètres au nord de Paris, était pourtant loin d’être une évidence : ligne H supprimée, travaux sur le RER E, trains supprimés ou retardés…

De la gare de Persan-Beaumont jusqu’à la cité Boyenval où a grandi Adama, les mots d’ordre habituels ont été scandés : « Pas de justice, pas de paix », « Justice pour Adama »… Dans la foule se distinguent les visages juvéniles comme celui de Gwenaël, 20 ans, venue manifester pour la première fois. « Je connais le comité Adama depuis deux ans mais avec l’affaire George Floyd aux Etats-Unis, c’est comme s’il y avait un nouvel espoir pour se mobiliser ici aussi », explique le jeune homme, lunettes de soleil et masque sur le visage.

On a une arme, c’est notre téléphone

La mort de l’Afro-Américain de 46 ans à Minneapolis le 25 mai dernier et l’émoi qu’elle a suscité a propulsé le message de la famille Traoré. Assa n’a pas hésité à faire un parallèle entre le décès des deux hommes qui auraient prononcé comme dernière phrase « Je n’arrive pas à respirer » suite à un plaquage ventral des forces de l’ordre. C’est ce parallèle qui a mobilisé des dizaines de milliers de personnes à Paris, le 2 juin devant le Palais de justice et le 13 juin sur la place de la République.

Comme à ces deux occasions, le nombre de jeunes visages est frappant. C’est la « génération Adama » qui est là, celle de ces adolescents et de ces jeunes adultes informés et politisés grâce aux réseaux sociaux, aujourd’hui mobilisés dans la rue. « Contre les violences policières, on a tous une arme maintenant dans nos poches : c’est notre téléphone, affirme Barbe, 22 ans. On peut filmer et relayer partout. »

Avec son amie Elodie, elle s’est déplacée pour ses frères, noirs, « qui ont déjà eu des conflits avec la police » et pour ses futurs enfants : « On est les parents de demain et on se bat aussi pour qu’ils n’aient plus peur comme nous ». Les deux jeunes femmes rêvent à haute voix d’une génération moins raciste que la précédente. Leurs cris « On n’oublie pas, on pardonne pas » se mêlent à ceux des autres manifestants.

Elodie et Barbe, vêtues du t-shirt noir acheté en soutien au comité / Crédit : Nesrine Slaoui

Sous un soleil brûlant qui n’a épargné personne, sauf quelques stratèges qui ont vite repéré les rares zones d’ombre sur les trottoirs, la foule s’est d’abord arrêtée devant la gendarmerie de Persan où Adama Traoré est décédé, puis place Beffroi, à Beaumont-sur-Oise, là où le jeune homme s’est réfugié et a subi un plaquage ventral de la part des trois gendarmes.

Ce jour-là, Adama, « à vélo avec un haut à fleurs et un bob sur la tête » comme l’a précisé sa sœur au micro, a fui un contrôle de police qui visait son grand frère Bagui, soupçonné d’extorsion de fonds. Il est décédé à 19h05.

Depuis, douze rapports médicaux ont été réalisés. Ils s’accordent sur un syndrome asphyxique mais divergent sur la responsabilité ou non des gendarmes. Les juges d’instruction viennent de nommer quatre médecins de Bruxelles pour une nouvelle expertise. « On ne lâchera pas le combat face à une machine judiciaire sans sentiment », lance Assa devant la foule.

Plus d’artistes que d’élus au soutien

La jeune femme a le regard affirmé d’une « soldate par défaut », comme elle le dit elle-même, qui a transformé sa souffrance en force mobilisatrice. Ils sont aussi venus pour elle, pour l’écouter et la prendre en photo, ces jeunes de quartiers populaires en quête de modèle et de discours politique. Assa Traoré est devenue une icône, en une du magazine du Monde ce mois-ci.

La jeune maman de 35 ans a abandonné son poste d’éducatrice spécialisée pour se consacrer à cette lutte et faire du nom de son frère un symbole pour « tous les autres Adama Traoré » : Lamine Dieng, Ibrahima Bah, Babacar Gueye, Gaye Camara, Sabri Chouhbi et Cédric Chouviat dont les familles étaient présentes en tête du cortège.

« Ce qui est arrivé à son frère aurait pu m’arriver, affirme Daniel, 20 ans. On est tous concernés. » Le jeune homme a débarqué à Paris il y a deux ans depuis Dakar, où il a grandi : « En arrivant ici, j’ai ressenti que les regards des gens bloquaient sur ma couleur de peau. J’ai le sentiment de ne pas être à ma place ».

Son amie Nayla a suivi le même parcours et elle surenchérit : « La première conversation ici, c’est tout le temps ‘Tu viens d’où ? C’est quoi tes origines ?’ C’est comme ça qu’on est défini ». Derrière l’exigence de justice pour Adama, il y a pour ces jeunes mobilisés un combat plus global contre le racisme et les discriminations. Un combat mené par Assa mais aussi d’autres figures. Ce samedi, Omar Sy, Sadek, Mokobé ou Youssoupha étaient là, en coulisses, dans la foule ou sur la scène du concert donné en fin de rassemblement. Peu d’élus, peu de soutien politique mais une force populaire de nouveau au rendez-vous.

Nesrine SLAOUI

Crédit photo : NS / Bondy Blog

Articles liés

  • Marche blanche pour Yusufa à Saint-Etienne : « c’est un frère noir qui a été tué »

    Environ 500 personnes sont venues rendre hommage samedi 5 juin à Yusufa, Sénégalo-Gambien de 26 ans, mort après avoir été poignardé à Saint-Etienne la nuit du mercredi 26 mai. La marche, organisée par la famille de la victime et le collectif JIAS (Journée de l’initiative africaine de Saint-Etienne), s’est déroulée dans le calme et le recueillement avec un mot d’ordre : « Justice pour Yusufa ». Reportage

    Par N’namou Sambu
    Le 07/06/2021
  • Choc à Cergy après l’agression négrophobe d’un livreur

    A la suite de l’agression physique d’un livreur à Cergy, dans la nuit du 30 au 31 mai, enregistrée et diffusée sur les réseaux sociaux, un rassemblement a réuni une centaine de personnes devant le restaurant le Brasco. Une majorité de jeunes ont été présents afin de faire entendre leur indignation, leur colère et leurs différentes revendications, face à une agression à caractère négrophobe. Reportage. 

    Par Amina Lahmar
    Le 01/06/2021
  • Yasemin, mère de quatre enfants, tuée par son ex-conjoint : sa famille privée de deuil

    Le 23 décembre 2020, les proches de Yasemin Cetindag tentent de la contacter. Les nombreux appels et sms laissés à la jeune femme de 25 ans, resteront sans réponse. Cinq jours plus tard, elle est retrouvée enterrée dans la forêt de Vendenheim, à 10 kilomètres de Strasbourg. Son ex-conjoint a avoué le meurtre. 4 mois après le drame sa famille tente de se reconstruire.

    Par Camille Bluteau
    Le 25/05/2021