Sur le parvis de l’hôtel de ville, une dame dans un petit kiosque vend des crêpes et ne sait pas trop pourquoi une centaine de personnes s’est réunie de l’autre côté de la rue. « J’ai juste entendu grâce aux journalistes qui n’étaient pas loin que c’est un rassemblement pour un petit garçon qui s’est fait frapper par la police ». Le rassemblement « Justice pour Gabriel » a été organisé par certains membres de la liste « Bondy, l’avenir en commun » soutenue par la France Insoumise et conduite par Sergio Coronado lors du premier tour des élections municipales. Une centaine de personnes a répondu à l’appel. Un groupe de trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années passe, « mais c’est quoi tout ce monde ? » « ah mais tu sais, il y a un petit qui s’est fait tabasser par la police » avant de traverser la place où se tient le rassemblement.

Vous vous rendez compte du traumatisme pour Gabriel ?

Du côté de la famille, il y a Chérif Jovanovic le grand frère et Sylvie Stevanovic, une proche. Ils sont toujours sous le choc de ce qui s’est passé et épuisés aussi, par la semaine qui vient de s’écouler. « C’est dur de dormir » nous dit Chérif. Sa mère n’est pas là, elle est aux côtés de son fils à l’hôpital. Il devrait se faire opérer aujourd’hui afin de se faire poser une plaque au visage qu’il devra garder plusieurs semaines afin d’essayer de résorber la fracture dont il souffre. « Vous vous rendez compte du traumatisme pour Gabriel ? Vous savez, nous les gitans, on ne frappe jamais nos enfants, Gabriel, il n’a jamais été frappé de toute sa vie, on ne l’a jamais frappé et là il lui arrive ça ? » nous confiait Sylvie Stevanovic.

Une plainte supplémentaire pour « violences en réunion »

Tous deux répondent aux questions des journalistes présents. Une dizaine en tout. L’avocat en charge désormais du dossier, Me Stéphane Gas n’est jamais très loin. Il est aussi l’avocat de Mouldi, la victime d’un accident de la circulation impliquant la police à Villeneuve-la-Garenne en avril dernier. Il accompagne la famille autant juridiquement que médiatiquement et est pleinement conscient de ce qui se joue. Dans cette histoire, c’est la version de Gabriel contre celle des forces de l’ordre. Et Me Gas sait que rien ne peut justifier le comportement des policiers à l’égard de Gabriel s’il est avéré. Aujourd’hui, il doit saisir directement la procureure de la République de Bobigny du chef de « violences en réunion ». Jusqu’ici, l’IGPN a été saisie pour « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique », sans cet aspect de « violences en réunion » alors même que Gabriel déclare qu’il y avait quatre agents lors de son interpellation. L’IGPN a également été saisie, à la demande du ministre de l’Intérieur.

La France Insoumise et des associations au rendez-vous

En attendant, l’avocat répond lui aussi aux sollicitations des journalistes et écoute les nombreux politiques qui se succèdent au micro. « Ce n’est pas une réunion politique mais une réunion de solidarité à l’égard de la famille » tient à préciser Sergio Coronado d’entrée avant que la parole ne soit donnée à deux députés de la France Insoumise, Eric Cocquerel et Danièle Obono venus apporter leur soutien à la famille et pour que « justice soit faite pour toutes et tous » précise cette dernière. Eric Cocquerel ajoute « on ne demande pas d’accuser toute la police, on demande que les policiers républicains n’aient pas peur de se taire ». La sénatrice écologiste Esther Benbassa est également présente et réclame que « l’IGPN devienne une institution indépendante et qui puisse faire son travail ». L’IGPN est aujourd’hui une des directions de la police nationale et est donc rattachée directement au ministère de l’Intérieur à qui elle doit rendre des comptes. C’est une des raisons pour lesquelles son impartialité est souvent contestée.

On ne demande pas d’accuser toute la police, on demande que les policiers républicains n’aient pas peur de se taire

Vikash Dhorasoo est dans la foule et est présenté comme militant et ancien international de football. Au-delà de la dénonciation des violences policières, il prend la parole pour pointer le silence des personnalités et notamment des sportifs dans cette ville qui a vu grandir Kylian Mbappé. Mais le hasard est souvent malicieux, absolument au même moment, sur Instagram, le footballeur partage une photo de Gabriel en story avec inscrit : « qu’elles soient d’ici ou d’ailleurs, violences policières, même combat ».

La LDH est là aussi comme l’association « la Voix des Rroms » à travers Anina Ciuciu. La famille de Gabriel, d’origine serbe est sédentarisée mais fait partie de la communauté des gens du voyage. « Gabriel, ça pourrait être mon petit frère. Il s’agit d’un enfant de 14 ans qui a été tabassé par la police. Il y en a assez de cette violence qu’on subit, quand on est rroms, on se fait tabasser par la police qui ne nous protège pas ».

Prise de parole d’Anina Ciuciu © BB

Alors que la foule commence un peu à se disperser, les prises de parole se terminent avec des élues bondynoises dont Aïssata Seck. « Gabriel c’est un garçon joyeux, ma fille était dans sa classe. Il a subi une violence inimaginable. Combien de nos enfants vont subir ces violences ? Nous ne pouvons plus le supporter ».

Quelques jeunes présents

Des enfants de l’âge de Gabriel, il y en a quelques uns pas très loin. Le clocher de l’église de Bondy sonne 19h et Lassana, 13 ans, Sekou, 14 ans et Ilyes, 12 ans, s’apprêtent à rentrer. Ils viennent des quartiers de Bondy. Tous trouvent injuste ce qui est arrivé. Ilyes était en classe avec Gabriel au collège Jean Renoir « c’est un mec discret, gentil, rien qu’il me donnait des gâteaux en cours en plus. Mais quand j’ai vu l’article avec sa tête, je me suis dit « wesh pourquoi lui ? » c’est improbable parce que vraiment c’est un mec discret. La police n’avait pas à faire ça. Les violences policières c’est injuste pour tout le monde, même pour les grands, mais là, 14 ans, c’est pas normal ».

Ca aurait pu m’arriver à moi, à mon petit frère ou à n’importe qui ici

Issa a 21 ans, il habite Bobigny et est animateur à Saint-Denis. Il arbore un tee-shirt « justice pour Adama » et déclare « je suis venu par solidarité tout simplement parce que ça aurait pu m’arriver à moi, à mon petit frère ou à n’importe qui ici. Si ça m’arrivait à moi, j’aimerais bien que les gens se bougent alors je suis là. Mon premier contrôle j’avais 14-15 ans et je m’en souviens encore ». Issa raconte aussi la banalité des contrôles policiers, cette étrange normalité qui n’existe que dans les quartiers « quand on était plus jeune et qu’on se faisait contrôler en groupe, celui qui se faisait un peu terminer par la police, on le vannait derrière. Une fois, un keuf a jeté mon téléphone portable, je me suis fait vanner. Et pourtant moi je suis chanceux, je me fais pas contrôler, juste 5-6 fois par an mais à l’échelle de la France, c’est ouf en fait, personne ne se fait contrôler autant. Et je dis chanceux parce que ça se passe bien en général, une fois j’ai pris une patate, une fois ils ont jeté mon téléphone par terre, en soi, je me dis que c’est rien parce que dans mon entourage, il y a eu pire ».

Chérif, lors de sa courte prise de parole a bien pris soin de remercier toutes les personnes présentes. La famille avait besoin de ce soutien avant cette nouvelle phase qui s’ouvre désormais, celle de l’enquête qui durera plusieurs semaines et qui aboutira sur un procès espère l’avocat. L’affaire pourrait également être classée sans suite ou faire l’objet d’une demande d’informations complémentaires. A la suite de son opération, Gabriel devra lui en passer par de la rééducation, durant plusieurs semaines aussi.

Latifa OULKHOUIR et Sarah ICHOU

Articles liés

  • A Garges, Amal Bentounsi martèle son message : « Filmez la police »

    Trois mois après le lancement de l’application UVP (Urgence Violences Policières), le 10 mars dernier, la militante Amal Bentounsi souhaite sensibiliser les jeunes issus de quartiers populaires à son utilisation. Une démarche loin d’être facile face à des jeunes parfois résignés. Reportage.

    Par Soraya Boubaya
    Le 04/07/2020
  • Omar, policier, victime du racisme de sa propre institution

    Omar est entré dans la police plein de motivation et d'espoir. Mais le jeune homme a vite déchanté quand il a pris, comme une gifle, les regards, les réflexions et les relents racistes de ses collègues et de ses supérieurs. Pour le BB, il témoigne.

    Par Amine Habert
    Le 02/07/2020
  • « Ces jeunes qui crient justice devraient être la fierté de la République »

    Noyé au milieu des dizaines de milliers de personnes, Tarek Kawtari était bien sur la place de la République le 13 juin dernier, à l’appel du comité Adama. L’occasion pour lui de se souvenir du chemin parcouru, après tant d’années passées à militer sur ces questions avec le Mouvement de l’immigration des banlieues. Une organisation pionnière qu’il a co-fondé en 1995. Interview.

    Par Céline Beaury
    Le 01/07/2020