Après la phase de lancement, celle de la sensibilisation. Samedi dernier, la militante Amal Bentounsi s’est rendue dans les quartiers populaires de Garges-lès-Gonesse, dans le Val-d’Oise, pour sensibiliser les jeunes à l’utilisation de l’application UVP, Urgence Violences Policières. « L’application a été pensée pour les jeunes de quartiers car ils sont souvent démunis face à leurs droits, explique-t-elle. Le but est d’accompagner les victimes, de les conseiller, et de leur proposer une aide juridique. »

Lancée le 10 mars dernier et disponible sur Android et Apple, l’application a été téléchargée plus de 55 000 fois. Les derniers mois ont été marqués par la circulation en masse de vidéos montrant des violences policières sur les réseaux sociaux. Des vidéos qui, quand elles sont exploitables, s’avèrent souvent utiles pour les enquêteurs. Raison pour laquelle le collectif Urgence Notre Police Assassine, co-fondé par Amal Bentounsi, a souhaité créer une application dédiée à leur enregistrement.

« On s’est rendu compte, au travers des échanges qu’on a pu avoir avec les familles de victimes, qu’il y avait un manque institutionnel, détaille l’activiste. Il arrive que les caméras de surveillance ne fonctionnent pas, que les vidéos filmées soient incomplètes ou pas toujours utilisables ou que les policiers n’actionnent pas leur caméra de service. Cette application vise à pallier ce manque. »

Nous, on sait tout ça. C’est les parlementaires qu’il faut aller voir

Amal Bentounsi le répète souvent, elle est devenue militante « malgré elle », après la mort de son frère Amine Bentounsi, tué en 2012 d’une balle dans le dos par la police. Depuis, la jeune femme a entamé des études de droit et fait de la lutte contre les violences policières et le racisme son principal combat.

Dans la cité de la Muette, à Garges-lès-Gonesse, Bentounsi et le jeune avocat qui l’accompagne, Ibrahim Shalabi, se lancent dans une tirade pédagogique auprès d’un premier groupe de jeunes. Mais voilà. Ils se rendent vite à l’évidence : les personnes qu’ils ont en face d’eux paraissent résignées.

« Ça sert à rien, avec ou sans application, les gens filment. Il y a eu des vidéos et il n’y a pas eu de suites », lance l’un d’entre eux. « C’est toujours les mêmes histoires qui se répètent », ajoute Myriam, 27 ans, aide-soignante de profession. Jusqu’ici dans son coin, Lamine, 28 ans, intervient : « Nous, on sait tout ça. On a l’habitude des violences policières. C’est les parlementaires qu’il faut aller voir. » Avant d’être repris par l’avocat : « C’est aussi vous, les jeunes de quartiers populaires, qu’il faut aller voir. La preuve, il y a 10 minutes vous étiez tous résignés. »

Et lorsque la militante tente une nouvelle approche, soulignant la victoire juridique obtenue dans l’affaire impliquant son frère, avec la condamnation à 5 ans de sursis pour le policier coupable de sa mort, la réponse ne se fait pas attendre : « Ce n’est pas assez. Pour moi, je vous dis la vérité, c’est un échec. Les peines n’auraient pas été les mêmes si ça avait été un jeune qui avait tiré sur un flic. »

Créer et gagner un rapport de force avec la police

Familiers de la brutalité policière et des contrôles de police récurrents, les quatre Gargeois doutent de l’utilité de l’application. L’échange tourne court : « C’est une bonne initiative mais est-ce que ça va changer quelque chose ? Je n’en suis pas convaincu. Ça reste à voir. »

Quelques centaines de mètres plus loin, la cité Lamartine. Une dizaine de jeunes, âgés de 16 à 18 ans, attendent la militante au bas d’un immeuble. Tous ont déjà connu des contrôles policiers musclés, et ont eu à faire, d’une manière ou d’une autre, à la justice.

Attentifs, ils écoutent Amal Bentounsi leur présenter son point de vue : « C’est à nous, les personnes concernées, de nous organiser. On n’a pas à attendre que le gouvernement le fasse à notre place. Le changement viendra d’en bas, du peuple, comme dans toute révolution. À un moment donné ils n’auront plus d’autre choix que de légiférer. Il faut du temps. Il y a eu du changement, maintenant le débat est sur la place publique. »

« Cette application a aussi vocation à dissuader les policiers qui pourraient commettre des violences policières, poursuit-elle. Face à l’application, le comportement des policiers est différent, ça instaure un rapport de force. On sent que face à cette application ce n’est plus le même langage. »

Il ne faut pas banaliser cette violence

Ibrahim Shalabi complète : « Vous voyez sur les réseaux sociaux que ces vidéos ont un intérêt. Il faut s’organiser intelligemment, on a des droits et il faut les faire respecter. Cette application sert aussi à rappeler les policiers à l’ordre. »

A leur tour, les jeunes se livrent un à un, racontant de manière légère les brimades qu’ils ont pu subir. « Une fois, un policier m’a tiré l’oreille », raconte l’un. « Moi, ils m’ont déjà coupé mon tuyau de chicha », ajoute un autre. Avant que l’avocat les reprenne. « Ça, c’est une dégradation de matériel. Ça vous fait rire mais il ne faut pas banaliser cette violence. »

Cette fois, les explications de la militante et de l’avocat semblent avoir fait mouche. Stupéfaits en apprenant leurs droits, les jeunes Gargeois paraissent désormais bel et bien décidés à les faire respecter.

Convaincus, cette rencontre se clôt sur le téléchargement unanime de l’application. Les jeunes de Lamartine se tentent même à demander les coordonnées téléphoniques de l’avocat. Amal Bentounsi, elle, poursuit.

Soraya BOUBAYA

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