Quelques centaines de personnes ont manifesté le 17 juin à Paris pour réclamer « justice et vérité » pour Lamine Dieng. Ce Franco-Sénégalais de 25 ans est décédé il y a dix ans dans un car de police après avoir été immobilisé et pressé au sol alors qu’il résistait à son arrestation dans le quartier populaire de Ménilmontant. En 2014, la justice a conclu à un non-lieu. Mais famille et proches poursuivent le combat. Reportage.

Il est 14 heures lorsque les premiers manifestants arrivent rue de la Bidassoa dans le XXe arrondissement de Paris. « Nous sommes dans la rue pour la dixième année consécutive pour demander justice pour Lamine Dieng ». Celle qui vient de prendre la parole n’est autre que la soeur de Lamine, Ramata. Plusieurs centaines de personnes l’ont rejointe ce samedi 17 juin pour réclamer « justice et vérité » pour le Franco-Sénégalais et pour l’ensemble des victimes de violences policières. Dix ans déjà que ce jeune homme de 25 ans est décédé à la suite de son interpellation par la police.

Le drame s’est déroulé au coeur du quartier populaire des Amandiers, à Paris. Appelés pour tapage nocturne, les policiers avaient violemment interpellé l’homme : plaqué au sol, porté dans le fourgon face contre le sol, entravé par des policiers agenouillés sur son dos, Lamine Dieng était mort dans le véhicule de police. Une expertise médicale concluait à une mort par « asphyxie mécanique par suffocation » liée au plaquage ventral. En 2014, la justice a prononcé un non-lieu. La famille a porté l’affaire devant la cour de Cassation, dont elle attend une décision ce mercredi 21 juin. « Si elle confirme le non-lieu, on n’aura pas d’autre option que d’aller à la Cour européenne des droits de l’Homme. Notre dossier est recevable. Mais s’il aboutit, ce sera une condamnation de la France, pas la condamnation des policiers qui ont pris la vie de Lamine », souligne Ramata Dieng.

« Ce qui nous reste à nous, c’est de se rassembler, d’être main dans la main pour pouvoir mettre fin un jour à ces violences »

Assa Traoré, en tête de cortège de la marche en hommage à Lamine Dieng.

« Pas de justice, pas de paix ! », « Violences policières, assez ! Assez d’impunité ! » scandent les près de 400 manifestants qui marchent d’un pas lent sous le soleil éclatant de Paris. Malgré la chaleur, la foule grossit au fur et à mesure de la marche. Tristesse, colère parfois, ou rage. Autant de sentiments palpables auprès des manifestants. Sur les t-shirts de certains, le visage de Lamine Dieng, accompagné de « Pas de paix sans justice », ou encore « Lamine on ne t’oublie pas ». En tête de cortège, figurent les familles et proches d’autres personnes décédées lors d’interventions policières (Adama Traoré, Liu Shaoyu, Babacar Gueye, Wissam El-Yamni, Ali Ziri…) alors qu’une grande banderole est dépliée à la tête. « Lamine est décédé dans un fourgon de police le 7 juin 2007 », peut-on lire.

« On n’a pas la justice, on n’a pas les médias, on n’a pas les politiques. Il ne nous reste que la société civile donc on fait tout pour la mobiliser, explique Ramata Dieng à la presse. Dix ans que la justice française marche à pas feutré sur ce dossier. Je vous rappelle que mon frère est décédé dans des conditions atroces ». À quelques pas de là, Gaye Traoré ne cache pas son émotion. C’est le frère de Bouna, mort électrocuté dans un transformateur à Clichy-sous-Bois en 2005 avec son ami Zyed Benna. « Cela me rappelle de mauvais souvenirs. Nous vivons les mêmes calvaires. Les violences policières continuent à se perpétuer dans nos quartiers. Est-il supportable que chaque fois qu’il y ait un contrôle au faciès, nous enregistrons des blessés graves ou des morts ? Ce qui nous reste à nous, c’est de se rassembler, d’être main dans la main pour pouvoir mettre fin un jour à ces violences ».

« Nous ne réclamons rien d’autre que la justice »

Marche en hommage à Lamine Dieng, 17 juin, Paris.

Parmi les marcheurs, il y a des proches de victimes. Mais il y a aussi tous ces anonymes, nombreux, qui viennent des quartiers populaires franciliens et de Paris. C’est le cas de Djiby Diarra, habitant de ‎Beaumont-sur-Oise, ville tristement connue depuis le 19 juillet 2016, jour de la mort d’Adama Traoré. « On est tous malheureux après chaque drame. Pour autant, on ne doit pas lâcher le combat, la recherche de la vérité et de la justice », conclut le jeune homme, déterminé. Bertrand S., originaire du XIXe , lui emboîte le pas : « Je participe à cette marche parce que c’est une question de citoyenneté et c’est quelque chose de juste ». Depuis juin 2007, Romain N. n’a pas manqué une seule manifestation en hommage à Lamine Dieng. Ce correcteur dans la presse originaire de Saint-Denis explique ne pas avoir confiance en la justice. « Il ne s’agit pas de bavure policière mais ça fait partie du système, lâche le jeune homme. Je pense que ces meurtres sont l’expression la plus extrême et la plus violente du système judiciaire française. Il faut descendre dans la rue et se battre pour essayer de faire plier ce cercle vicieux ».

Le cortège revient au point de départ. La famille remercie celles et ceux qui ont participé à la marche. Un concert est prévu pour clore la journée de commémorations. Ramata Dieng rappelle une dernière fois l’échéance du 21 juin : « Nous espérons que les magistrats de la cour de Cassation auront le courage de condamner les policiers responsables de la mort de mon frère. Nous ne réclamons rien d’autre que de la justice ».

Kab NIANG

Crédit photo : Adriana Parrilla

Articles liés

  • Objections, des poèmes pour raconter les comparutions immédiates

    Le 15 avril est paru Objections, Scènes ordinaires de la justice, un livre de l’historien et poète, Marius Loris Rodionoff. Il y raconte en poèmes les comparutions immédiates auxquelles il a assisté entre 2015 et 2019, dans les Tribunaux de grande instance de Paris, Lille et Alençon. Un livre percutant dont les portraits qui s’enchaînent nous montre la misère sociale et la violence de cette justice ordinaire qui condamne et emprisonne chaque jour. Critique.

    Par Anissa Rami
    Le 10/05/2022
  • Marche blanche pour Boubacar et Fadigui, tués au pont-neuf par un policier

    Le 4 mai 2022, une marche blanche s'est tenue à Belleville en hommage à Boubacar et Fadigui. Ces deux hommes ont été tués par un policier le 24 avril dernier à Paris. Alors que le policier a été mis en examen pour "homicide volontaire" le syndicat de police Alliance a manifesté ce 2 mai contre cette décision. Malgré cette réaction des forces de l'ordre, cette marche s'est déroulée sous le signe de l'apaisement, dans le silence. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 05/05/2022
  • Fermeture de la mosquée de Pessac : audience tendue au Conseil d’État

    La mosquée Al-Farouk de Pessac joue son avenir devant le Conseil d'État. Après une fermeture prononcée par la préfecture de Gironde, pour des liens supposés avec "l'islam radical" sur la base de posts Facebook, la mosquée avait pu rouvrir ses portes après la décision du Tribunal administratif de Bordeaux. Mais c'est finalement la plus haute juridiction administrative qui doit se prononcer après l'appel du Ministère de l'Intérieur. Une première audience a eu lieu mercredi 13 avril, dans un contexte tendu. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 13/04/2022