Quelques jours seulement après l’agression  d’une jeune fille voilée  de 17 ans, dans la même ville, deux individus s’en sont violemment pris à une femme musulmane enceinte, en plein jour. La victime a perdu son bébé.

Cette agression aurait pu faire les grands titres des journaux. Pourtant c’est le silence qui prévaut dans cette affaire. Au premier niveau d’abord. La victime a choisi de se taire, refusant ainsi de confirmer ou d’infirmer les informations qui circulent. Même son avocat est muet. Les associations féministes elles aussi ne se sont pas exprimés, et les journaux qui relaient l’affaire multiplient les conditionnels faute de preuves. L’agression est avérée. Les circonstances varient.

Jeudi dernier, Leila chemine dans une rue calme d’Argenteuil, la rue de Calais. Il est 10h30, il n’y a en théorie aucun danger, elle n’est pas loin de chez elle. La jeune femme de 21 ans profite du trajet pour appeler sa mère. Elle raccroche. Elle est tirée en arrière par deux hommes qui s’agrippent à son jilbeb, un long voile rapporte Mme Charef, la responsable juridique du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France). Celle-ci, chargée d’aider les victimes d’ islamophobie à constitué un dossier pour déposer plainte, a rencontré Leila une fois et s’est entretenue 3 fois avec elle au téléphone. « Elle a la tête sur les épaules » précise-t-elle. Les agresseurs présumés dévoilent la jeune fille et lui coupent quelques mèches de cheveux.

Une collaboratrice du maire parle plutôt « d’une mèche de cheveux arrachée alors que les agresseurs tiraient sur la barrette qui retenait le voile de Leila ».  La jeune fille, terrorisée, prend peur quand ses agresseurs menacent de la tuer. Elle leur demande de la laisser tranquille car elle est enceinte de 4 mois. Un coup est donné. Il atterrit quelque part entre le ventre et la hanche. Puis ils s’enfuient. Leila est examinée à l’unité médico-légale d’Argenteuil, les médecins n’ont pas établi la présence de coups ou de contusions.  Toutefois selon Mme Charef, qui a vu une copie du rapport médical, les médecins ont précisé qu’il y’avait bien une contusion lombaire « ce qui corrobore le fait qu’elle a été tirée en arrière » précise-t-elle.  La victime, et son avocat Me Maati, qui a refusé de répondre à nos questions, ne peuvent confirmer ces dires et il nous a été impossible de consulter ces documents médicaux.  Les médecins n’ont pas prescrit de jours d’ITT (interruption totale de travail) à Leila. Lundi soir, son avocat annonce à l’AFP que la jeune femme a perdu son bébé.

Son jilbeb arraché et le pyjama qu’elle portait, déchiré par les agresseurs vont être analysés pour relever des traces d’ADN qui seront comparées à celles recensées dans le Fichier national des empreintes génétiques. Depuis, à Argenteuil toutes sortes de rumeurs circulent. Les agresseurs seraient des skinheads et l’un d’entre eux arborerait même une crête rouge. En réalité la victime aurait simplement désigné deux hommes d’une trentaine d’années, dont l’un est assez musclé, portant les cheveux très courts.

À la mairie, on précise « avoir condamné tout de suite l’agression » et avoir voulu jouer l’apaisement. Le maire s’est rendu dans deux des lieux de culte les plus importants à Argenteuil, la mosquée Assalam et Al Ihsan pour assurer les musulmans de son soutien.

Dès le lendemain de l’agression, le CRI, une association de lutte contre l’islamophobie, appelle à un rassemblement devant la mairie. Quelque 500 personnes y répondent. Une délégation de 7 personnes est reçue par Philippe Doucet, le maire d’Argenteuil, parmi lesquelles des membres du CRI, Me Maati, des représentants musulmans locaux et le père de la première victime d’une agression similaire il y’a 3 semaines.

Mais ce que craint le plus la mairie c’est « la récupération politique et l’instrumentalisation par des associations de ces agressions. Certains sont venus à la manifestation de Belgique ou même de Bondy. Il y a eu des amalgames, Philippe Doucet est aussi député et il a été dit qu’il a voté des lois islamophobes en faisant référence à la proposition de loi UMP sur la laïcité en entreprise qui n’a même pas abouti. Nous sommes clairs et nous n’avons rien à cacher » poursuit une collaboratrice du maire.  « Nous comprenons l’émotion de la communauté musulmane mais les rumeurs ne doivent pas prévaloir. Sinon les musulmanes vont avoir peur de sortir dans la rue et les autres vont se demander ce qu’il se passe dans la ville.  »

Sur les sites communautaires ou les réseaux sociaux, certains s’indignent du silence des médias et des politiques. Jeudi, le ministère de l’Intérieur a reçu Leila, son époux  et l’avocat de la première victime d’agression Place Beauvau. Les victimes ont été assurées du soutien de Manuel Valls qui leur a adressé deux lettres. Les collaborateurs du ministre ont promis que « tous les moyens d’enquête seront mis en œuvre » pour appréhender les coupables.

Le parquet de Pontoise a ouvert la veille une information judiciaire sur ces faits pour « violences volontaires aggravées » pour la première victime et pour  » violences volontaires en réunion » pour Leila. Un seul juge d’instruction sera chargé d’enquêter sur ces affaires.

Tarek Mouadane, un responsable associatif argenteuillais, confirme que le climat est électrique dans la ville. L’émotion est renforcée par la perte du bébé. D’une part les musulmans ont le sentiment de ne pas être considérés comme des citoyens à part entière et d’autre part parce que d’autres personnes d’autres villes viennent manifester avec parfois la volonté d’en découdre. « Certains ont le sentiment qu’une femme musulmane vaut moins qu’une autre femme, les gens des quartiers sensibles se sentent renvoyés à la marge. Il faut calmer les esprits, la famille réclame justice, c’est tout.  » Il déplore que les propos de la victime ait pu être remis en cause comme le lien entre l’agression et la fausse couche. En effet, au départ il a été dit que Leila avait parlé d’insultes à caractère islamophobe, insultes qui ne sont pas mentionnées dans sa plainte. Mme Charef insiste, la victime n’a jamais varié dans sa version des faits. Sollicités pour éclaircir ces points, ni le procureur de la République ni le préfet du Val d’Oise n’ont répondu à nos multiples appels.

Marwan Muhammad, porte-parole du CCIF déplore que « la victime a été mise en accusation alors que les criminels ont le bénéfice du doute. Il y’a un travail de déshumanisation et une diabolisation des musulmans et une montée en puissance de la haine. L’islamophobie n’est pas prise en compte voire déniée. Il n’y a qu’à voir comment la récente agression des étudiants chinois a été condamnée par tous.  » Il poursuit, outré par le manque de condamnation de cette agression par les politiques et les médias : « il y’ a un sentiment de frustration dans la communauté musulmane. On a porté atteinte à la pudeur d’une femme, il faut acter le fait que l’islamophobie est grandissante et qu’on s’en prend à des femmes qui portent le voile. L’enquête doit aller à son terme. » Un rassemblement silencieux est organisé samedi 22 juin devant la sous-préfecture pour rendre hommage aux victimes. Encore une fois, dans cette affaire le silence l’emporte. Entendre Leila, c’est aussi pouvoir mettre un visage et des mots sur l’islamophobie, comprendre ce que la jeune fille a vécu. Dommage qu’elle ait choisi de se taire.

Faïza Zerouala

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