Amiens et Bondy, séparés par 148 kilomètres d’autoroute d’après le GPS, ne se ressemblent guère. Aucun point commun entre la grosse ville plantée au milieu de la campagne sommoise et l’un des satellites de Paris niché au cœur de la Seine-Saint-Denis. Il y a ceci dit, peut-être, une idée à creuser autour d’un jumelage sous l’égide de la pompe Esso. Dans les deux villes, l’enseigne semble attirer une population non négligeable de poivrots. Alléchés sans doute par l’enivrante odeur du diesel, ces malheureux ont mis, en Picardie comme à Bondy, leur foi dans l’âme charitable du client de passage, pourtant mise KO par un plein à 80 euros.

Amiens, c’est cette cité du Moyen-âge qui a eu des siècles pour devenir presque tranquillement une capitale régionale entourée de champs de blé, et aujourd’hui, d’une bretelle d’autoroutes. Bondy est passé du village à la résidence de campagne de la bourgeoisie parisienne, pour dans la foulée, vite se muer en ville-dortoir à ouvriers, le tout en moins de 50 ans, au tournant du XXe siècle. La cathédrale et les jolies pavillons de briques rouges d’un côté, les quelques maisons en meulière et notre mairie, vibrant hommage à Staline, de l’autre. Amiens et Bondy, c’est bonnet blanc, string rose : aussi  différents l’un de l’autre qu’un auriculaire peut l’être d’un sabot de chèvre.

A une exception : les quartiers Nord. Au septentrion, les deux villes se ressemblent comme deux gouttes de Selecto chaudes. Des polycopiés. Le même moule architectural a dessiné deux identiques paysages urbains faits de barres d’immeubles d’un gris qui vous gratte le regard. Les mêmes populations également, principalement issues des immigrations africaine, subsaharienne et maghrébine, celles venues à l’époque des Trente Glorieuses pour répondre aux besoins de mains d’œuvres d’un Hexagone en pleine croissance; mais aussi pour gagner des sous, bien plus qu’au pays. Le même chômage également qui a suivi après la fin de la belle époque. Et donc forcément, dans le 9-3 comme à Amiens, le même désœuvrement d’une jeunesse effrayée de voir leur avenir  dans ces mecs de 45 ans qui traînent dans le quartier et n’ont jamais eu un emploi stable de leur vie.

Si les quartiers Nord d’Amiens sont les jumeaux de ceux de Bondy, c’est qu’ils partagent la même histoire récente. En 1962, il faut loger les rapatriés d’Algérie. On a transformé les champs en friche de Bondy Nord en barres d’immeubles, principalement pour accueillir les Pieds Noirs. A Amiens Nord c’est pareil. Sauf qu’un bon nombre de ces rapatriés d’Algérie étaient d’origine indigène, d’anciens soldats de carrière, ou des supplétifs de l’armée française plus connus sous le nom de harkis.

« Il faut juste leur donner du boulot »

Certains des jeunes qui ont affronté la police lundi dernier sont leurs descendants. Tout a commencé avec la mort de Nadir, 20 ans, dans un accident de moto, le jeudi 9 août. Trois jours plus tard, pendant le repas de deuil organisé par la famille du défunt, les policiers contrôlent un des participants, ou plusieurs selon les versions. Le geste est vécu comme une provocation et Amiens Nord s’enflamme le 12 août.  Un mort, des jeunes, la police : le cocktail qui fait toutes les émeutes, de Clichy sous-bois à Amiens, en passant par Londres et Los Angeles.

Un marchand de légumes du quartier du Colvert a assisté aux échauffourées entre jeunes et policiers. Pour lui : « Les jeunes du quartier sont restés calmes pour la plupart. C’est ceux des autres cités aux alentours qui sont venus foutre le bocson, je les ai vus arriver en voiture ». Ce primeur, un ancien soldat rapatrié d’Algérie, est dans le quartier depuis 1967 : « A l’époque c’était bien, tranquille. Maintenant c’est la merde. Je sais pas qui a commencé de la police ou des jeunes, mais ce que je sais, c’est que quand on laisse tranquille la police, il ne vous arrive rien… »

Non loin du marchand de quatre saisons, Brigitte et Pierre bronzent sur un banc en compagnie de leur fille. Les émeutes ne semblent pas les avoir alarmés  plus que ça : «Et puis d’habitude ici c’est calme. Les jeunes ne posent pas de problèmes. Il faut juste leur donner du boulot », raconte Brigitte. Et avec la police ? « Ben on ne leur parle pas, pensez-vous. On ne veut pas que les gens pensent qu’on est des balances» affirme Pierre.

A quelque pas du quartier du Colvert, il ne reste presque pas grand-chose de la nuit d’émeutes, à part un impact de pierre sur une vitre de ce qui semble être un centre de loisirs. Devant le bâtiment un groupe de jeunes. Ils répondent aux questions par un « Non rien à dire !», poli mais ferme, qui incite à quitter leur adorable compagnie dans de hâtifs délais.

La génération d’au-dessus, la quarantaine passée, est plus bavarde et parle d’un quartier animé où ils ont eu plaisir à grandir. Beaucoup s’y sont même installés une fois adulte. Mais ils évoquent tous un âge d’or  « où il y avait encore du boulot pour tous ou presque».

« Vous venez seulement quand ça pète de toute façon… »

Ahmed, un ancien soldat rapatrié, a lui connu la vraie période de plein emploi, celle d’avant les années 1970, et reconnaît que les quartiers Nord d’Amiens  « se sont dégradés avec le chômage. Nos jeunes n’ont rien à faire maintenant. Moi je ne bougerai jamais d’ici, j’ai mes habitudes, je suis vieux. Mais si j’étais encore jeune aujourd’hui, je tenterais ma chance ailleurs. C’est pas une vie pour eux ».

Un des jeunes dont Ahmed parle, qui affirme avoir 25 ans, reconnait qu’avec du boulot la vie serait tout de suite plus facile : « Mais je me suis inscrit en intérim, ils m’ont appelé que deux fois, pour deux jours de boulot. Amiens ce n’est pas Paris, c’est petit. Il y a moins de travail. Les bac +5 au chômage dans le quartier il y en a aussi un bon paquet». Pour lui la mairie fait tout pour isoler les jeunes des quartiers Nord : «Ils nous ont tout installés, Pôle Emploi et compagnie pour qu’on ne descende plus en centre-ville, et qu’on reste entre nous dans le nord ».

Réunis sur ce qui semble être la place du village du quartier d’autres jeunes racontent la nuit d’émeutes : « Des gaz lacrymogènes balancés partout en aveugle qui pouvaient toucher femmes et enfants », fustigeant au passage  le comportement de certains policiers : « c’est comme les jeunes : une minorité seulement provoque des troubles. Chez les flics, c’est idem, il y deux trois têtes qui parlent mal aux gens. Les gens ne s’énervent pas pour rien vous savez. Les  débordements c’est à cause de leur manque de respect».

Bilan de ces débordements : 16 policiers blessés, de nombreux dégâts et ce constat : les émeutes dans les quartiers populaires se succèdent et se ressemblent depuis des années, mêmes si elles se déroulent à des centaines de kilomètres l’une de l’autre. Depuis 2006, le Bondy Blog les a presque toutes couvertes. Mêmes barres d’immeuble, mêmes questions, mêmes réponses, mêmes déclarations officielles et même constat : le temps et les gouvernements passent mais rien ne change jamais en banlieue.

Depuis lundi les quartiers Nord d’Amiens ont retrouvé leur calme. D’où l’étonnement d’un jeune du quartier d’y voir encore des journalistes : «On n’existait pas avant lundi.  Vous venez seulement quand ça pète de toute façon…»

Idir Hocini

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