Entre 400 et 1 000  personnes se sont rassemblées samedi dernier devant la sous-préfecture d’Argenteuil pour dénoncer les agressions de deux femmes musulmanes  voilées survenues à quelques semaines d’intervalle.

La stratégie a changé. C’est dans un restaurant indien d’Argenteuil que le collectif  des habitants d’Argenteuil-Bezons a choisi de parler à la presse des agressions de deux femmes voilées survenues à trois semaines d’intervalle. Alors que se tient à quelques mètres de là, un rassemblement silencieux devant la sous-préfecture pour dénoncer « l’islamophobie montante », Kamel Raskallah, porte-parole du collectif, pointe la responsabilité des hommes politiques coupables selon lui d’avoir avec « leurs diatribes »  instillé le poison de l’islamophobie. « On se souvient tous du pain au chocolat ». Aujourd’hui pour lui « Argenteuil devient le laboratoire de l’islamophobie en France. L’islamophobie en France existe et elle tue. »

Et de revenir sur le drame qui a frappé Leila, la dernière victime. « On peut philosopher longtemps mais cela a abouti à la mort d’un bébé. L’injustice est identifiée, il faut que l’enquête se poursuive » conclut-il. À ses côtés, Me Hosni Maati, avocat de Rabia, 17 ans, agressée le 20 mai, détaille le contenu de l’information judiciaire et déplore que le caractère islamophobe des agressions soit remis en question : « il n’y a pas l’ombre d’un doute ». « Elles ne veulent pas être des égéries ou des symboles d’une quelconque lutte, elles veulent juste être reconnues comme victimes » poursuit celui qui était le conseil de Rabia et Leila, avant que cette dernière ne souhaite se passer de ses services.

Rabia est venue dans ce restaurant sombre , où les tables sont dressées en vue du service du soir, accompagnée de son père pour témoigner. La jeune fille de 17 ans, le visage encadré d’un voile noir et les yeux soigneusement maquillés ne se démonte pas face à la quinzaine de journalistes qui jouent des coudes pour faire des photos ou filmer son récit. Le 20 mai, Rabia revient de l’hôpital où elle a visité quelqu’un. Il est 21 heures et lorsqu’elle arrive rue du Nord, deux hommes l’insultent. « Ils sont venus par derrière, ils m’ont mis à terre et m’ont traitée de ‘sale Arabe’ et de ‘sale musulmane' ». Rabia explique n’avoir vu un médecin à l’unité médico-légale qu’une semaine après les faits. Le temps a fait disparaître les contusions « au visage à l’arcade sourcilière, à la bouche, aux côtes et aux genoux ». Un témoin providentiel intervient et fait fuir les agresseurs avant de lui-même disparaître. La jeune fille craque : « Je ne comprends pas comment on peut avoir autant de haine envers quelqu’un qui n’a rien fait ». Son père, à ses côtés a les yeux mouillés, ému par sa fille.  Rabia se reprend et tient à souligner qu’elle est « française, musulmane, j’ai droit à la dignité, mon voile ne doit pas être un prétexte à une agression, je suis une femme comme les autres, c’est la seule chose qui me différencie. »

Juste après l’agression elle se rend au commissariat pour porter plainte et se voit répondre, dit-elle, de « revenir le lendemain ». La jeune femme raconte que la police qualifie son voile « d’esthétique » considérant que celui-ci ne peut être à l’origine de son agression et lui a demandé de ne pas ébruiter l’agression auprès de la communauté musulmane car « cela pourrait créer des émeutes ».

C’est pourtant dans le calme que le rassemblement s’est tenu un peu plus loin. Devant une forêt de parapluies et sous le crachin, Rabia s’exprime de nouveau tout comme Kamel Raskallah. La foule est bigarrée, certaines femmes sont voilées d’autres non, des hommes portent la barbe, certains sont glabres. Pendant les interventions, Manuel Valls et Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’intérieur et ministre du Droit des femmes, sont hués.

Derrière la tribune deux banderoles sont affichées. Elles proclament toutes les deux la même chose « Argenteuil, laboratoire des crimes islamophobes ». Une autre femme, Kahina, témoigne. En 2009 elle s’est fait agresser dans le centre ville. Trois hommes l’ont menacée avec un cutter lui demandant de se taire. Mise au sol, elle est traînée sur quelques mètres tout en étant insultée. « Ils m’ont mutilé le bras gauche » raconte-t-elle. Elle dit avoir vu une croix gammée tatouée sur l’avant-bras de l’un de ses assaillants.

L’enquête n’a jamais abouti. Une autre banderole est tendue contre les grilles de la sous-préfecture. Elle clame « Non à l’impunité, oui à l’égalité de traitement. » Kahina appelle à la fin des « paroles en l’air »:  » quand on s’en prend à une synagogue, à une église, à un scooter on trouve les coupables ».

Dans l’assemblée, les soutiens viennent de partout. Imen, 29 ans, ingénieur en génie civil est venue d’Evry, dans l’Essonne, avec son frère Mehdi et sa sœur Myriam. La jeune femme au visage encadré par un voile est venue  » en soutien aux victimes ». Ces agressions sont « le résultat de la nonchalance du gouvernement et des citoyens musulmans. On a trop laissé faire ». Mehdi lui déplore le manque de réaction de Manuel Valls. Pour Imen, « la violence a atteint l’échelon maximum avec la mort d’un bébé ». Leila, la dernière victime trop affectée pour être présente a perdu l’enfant qu’elle portait quelques jours après son agression.

Dalila, 46 ans, cadre chez Orange venue du 19e arrondissement, accuse les politiques qui, selon elle « se libèrent de leur propre haine avec un focus sur l’islam. Tout cela crée de la peur. » Fadia a le même âge qu’Imen et elle aussi porte un voile rose. Docteur en physique, pour elle « certains ne voient pas que derrière le voile il y a une personne, avec un cerveau. Je ne vois pas en quoi ça dérange. » Chacune y va de son anecdote et toutes racontent les regards désapprobateurs ou les insultes prononcées en catimini dans les transports en commun ou dans la rue à leur encontre. Dalila aimerait qu’il y ait plus de pédagogie et voudrait que la société française comprenne que « les femmes voilées sont épanouies par leur choix ». « Comme Diam’s » ajoute Mehdi, déclenchant le rire de l’assistance. Pour endiguer l’islamophobie, leurs solutions sont variées. Fadia aimerait qu’il y ait plus de pédagogie et de communication sur l’islam, elle rêve que des « espaces ouverts » soient crées pour permettre le dialogue, et donner une image positive de la religion musulmane. Dalila pense qu’il faut se faire entendre lors de manifestations, « les femmes en particulier » et « prendre ses responsabilités lors des élections ».

Sur scène, Kamel Raskallah diffuse le même message :  « Le maire nous raconte des histoires, l’an prochain c’est les municipales, souvenez-vous en ! »

Faïza Zerouala

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