Mardi 1er octobre, Assa Traoré était convoquée au 36 rue du Bastion, dans les locaux parisiens de la Direction régionale de la police judiciaire (DRPJ). Cette convocation fait suite à deux publications sur la page Facebook La Vérité pour Adama, datant du 19 septembre 2018, et du 19 janvier de cette année, où les noms des gendarmes responsable de l’interpellation mortelle de son frère, Adama Traoré, sont cités dans une diatribe incriminante.

19 septembre 2019, [3ans et 2mois Adama]Rue de la République à Beaumont Sur Oise, dans cet appartement tu as été…

Publiée par La vérité pour Adama sur Jeudi 19 septembre 2019

Assa Traoré a revendiqué être l’auteur de ces publications, qui font vivre la mémoire de son frère, comme chaque 19 du mois – Adama est mort le 19 juillet 2016 – où elle poste une publication en lien avec l’avancement (ou la stagnation) de l’affaire afin que ceux qui suivent la situation via Facebook puissent être tenus informés.

Au cours de l’audition, il lui a été demandé si elle comptait retirer ces posts, ce à quoi elle a répondu fermement par la négative. Pour affirmer la légitimité de ces accusations, elle s’appuie notamment sur la dernière expertise médico-légale (réalisée aux frais de la famille) publiée en mars dernier, qui démontre une « asphyxie positionnelle » incriminant directement les techniques de pliages dans la mort du jeune homme, et donc les gendarmes qui les ont exécutés.

Malgré cet argument, il lui a été communiqué à la fin de son audition qu’elle serait mise en examen pour diffamation publique et s’expose donc à une amende de 12000€.

Criminalisation des familles de victimes : un ressort classique

Ce retournement de situation où les familles des victimes deviennent les inculpés est malheureusement monnaie courante dans les affaires de violences policières. On se rappelle du procès intenté à Amal Bentounsi par Manuel Valls pour diffamation également, en avril 2016. Il lui avait été reproché d’avoir publié une vidéo parodique de recrutement de policiers, dans laquelle des critères de brutalité étaient encouragés.

Amal Bentounsi avait été relaxée et sa bataille acharnée contre le responsable de la mort de son frère (abattu d’une balle dans le dos) s’est soldé par une victoire. A l’heure actuelle, son affaire est une des rares qui échappe à la règle d’impunité qui caractérise les crimes policiers.

Concernant l’affaire Adama Traoré, plus de trois ans après sa mort, aucun des gendarmes n’a été mis en examen, et c’est sa sœur, figure de proue du combat judiciaire contre cette injustice, qui est attaquée. La famille n’avait jusque là pas été épargnée : quatre frères d’Adama ont été ou sont encore incarcérés, pour des motifs jugés fallacieux par la famille Traoré.

Rappelons que Bagui, l’un des frères encore écroué, fait actuellement l’objet d’une plainte collective qui réunit plus de 60 gendarmes, pour tentative d’assassinat…

Guerre des nerfs

L’avocat des gendarmes incriminés par le Comité Adama n’est autre que Me Bosselut, connu également pour être l’avocat de… Marine Le Pen : le message est fort et tout le monde l’a reçu cinq sur cinq.

Par ailleurs, selon Youcef Brakni, militant des quartiers populaires et porte-parole du Comité Verité et Justice pour Adama, quand la plainte a été déposée par les gendarmes, en janvier 2019, ceux-ci étaient persuadés de se diriger vers un non-lieu. Il ajoute : « Assa est convoquée en tant que directrice de publication de la page Facebook. Ce qui est intéressant, c’est qu’on avait cité leurs noms à plusieurs reprises, mais que la plainte ne concerne que deux posts Facebook, des posts où Assa parle à la première personne et non pas des communiqués politiques. C’est donc bien Assa qui est visée, c’est la famille, la fratrie, qui est visée. »

L’expertise indépendante, commandée par l’avocat de la famille Traoré, Me Yassine Bouzrou, et déposée en mars 2019, avait balayé les conclusions de l’expertise judiciaire, et permis in extremis d’écarter la menace du non-lieu. Cet été, le Comité s’était déplacé au TGI de Bobigny pour réclamer qu’un.e juge s’empare des nouvelles conclusions de l’expertise communiquée, sans succès. « Aujourd’hui, nous n’avons plus confiance en la justice, assène Assa. Selon leur version, mon frère serait mort de cause cardiaque et d’une infection très grave, sous l’emprise de l’alcool et de la drogue (…) or nous avons démontré que cette version ne tenait pas la route. »

Il avait simplement été certifié à Assa et aux membres du Comité présents, qu’ils auraient des nouvelles en septembre. On peut estimer que de ce point de vue, la justice ne s’est pas désavouée : le 24 septembre dernier, Assa recevait sa convocation pour être entendue ce mardi 1er octobre dans le cadre d’une plainte pour diffamation.

Sarah BELHADI

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