C’est dans un silence plombant que Majid El Jarroudi, entrepreneur, raconte l’histoire de son cousin Lahouari Ben Mohamed, 17 ans, tué le 18 octobre 1980 à Marseille lors d’un contrôle d’identité par un CRS qui avait lancé « ce soir, j’ai la gâchette facile » avant qu’une rafale de mitraillette « ne parte toute seule»… La salle comble de la conférence de presse organisée par le Collectif Stop le contrôle au Faciès, ce 15 octobre à Paris, retient son souffle à chaque ponctuation de phrase. Pourtant, tous les invités de cette seconde saison de la série de web reportages Mon premier contrôle d’identité avaient déjà livré des récits plus édifiants les uns que les autres, parfois avec humour, sérieux ou ironie. Mais là, un homme est mort de s’être fait contrôler.

Avant les témoignages de ces personnalités (des élus, artistes, journalistes, professeurs, entrepreneurs, avocats, etc.), le déroulé de la soirée avait porté sur l’expérimentation à l’étranger du récépissé, les outils à disposition des citoyens pour alerter sur les contrôles au faciès abusifs (numéro de téléphone, lettre type destinée à son élu local, pétition…). Les débats avaient aussi concerné la proposition 30 (Lutter contre les contrôles au faciès), du Président François Hollande ou sur la présidentielle remportée par la gauche, en grande partie grâce aux voix des quartiers populaires… Et Sihame Assbague du Collectif d’expliquer que les élections municipales étaient en ligne de mire et que de nombreux citoyens de ces quartiers devraient en profiter pour rappeler le gouvernement au bon souvenir de ses engagements avant d’aller voter.

L’intervention de Majid El Jarroudi clôt la conférence. A ses côtés, Moussa Maaskri sèche des larmes. 32 ans après le drame, sa douleur demeure très vivace. Cette « gueule » du cinéma français convoitée par des réalisateurs comme Bertrand Blier, Jacques Audiard en passant par Luc Besson ou Jean-Jacques Annaud reste marquée à vie par le décès de son ami. « J’étais dans cette voiture quelques heures avant… Mais ce soir-là, ma mère n’a pas voulu que je sorte. Cette mort, c’est un traumatisme, un truc qui reste en nous…»

Car si dans la mémoire collective, les noms de Malik Oussekine ou Zied et Bouna résonnent de façon plus familière, à Marseille, la tragédie de Lahouari Ben Mohamed est plus connue qu’ailleurs, d’autant que son histoire personnelle s’imbrique dans celle de l’histoire contemporaine. Le lieu de son meurtre fut le point de départ de La Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 surnommée par des médias, La marche des beurs. « J’y étais. Moi aussi j’ai marché vers Paris » reprend Moussa. « Les Lyonnais des Minguettes, initiateurs du mouvement, sont descendus pour se rassembler à l’endroit où a été tué Lahouari et la marche est partie de là. »

L’épisode de la web-série Mon premier contrôle d’identité qui remet en lumière cette affaire remue bien des souvenirs, comme la sentence qui a condamné le policier. «Il a fallu se battre pour obtenir un procès en assises ». Et dix mois de prison dont quatre avec sursis comme verdict et une amnistie… « La police fait partie des professions qui sont protégées par l’État au détriment des citoyens. A l’époque, c’était Christian Bonnet qui était ministre de l’Intérieur et une de ses déclarations m’avait marqué : « Je couvrirai tous mes policiers » avait-il dit » commente Moussa, qui tient à préciser qu’il ne nourrit aucune haine contre la police et n’aime pas généraliser, d’autant que le propre frère de Lahouari, Hassan est policier à la BAC.

Sur les contrôles au faciès qui motivent sa participation à cette soirée, l’acteur d’Un prophète et de Banlieue 13 les comparent aux humiliations dont sont victimes les femmes qui se font harceler dans la rue. Ce sont elles qui subissent, mais elles qui doivent se cacher pour fuir ce harcèlement. «J’ai beaucoup été contrôlé… Vous vous sentez comme un voleur car tout le monde vous regarde, comme si vous étiez déjà coupable. Aujourd’hui, je le suis moins, à cause de mon âge sans doute, mais je pense à ceux qui les vivent en permanence... » Sur le récépissé de contrôle mis entre parenthèses par le gouvernement suite aux réserves de Manuel Valls, Moussa pense que c’est un outil utile mais que rien ne vaudra le matricule d’identification. « Je ne suis pas surpris par les positions de Manuel Valls notamment sur le récépissé. C’est quand même lui l’auteur de « la sortie » sur les blancos… A l’Intérieur, il est à une place très difficile certes mais j’attends qu’il me surprenne, qu’il me prouve qu’il est un homme de gauche qui n’a pas oublié qu’il a été un petit immigré, le fils de parents qui ont fui le franquisme… »

Mais ce qui préoccupe le comédien des Quartiers Nord de Marseille, plus que les velléités de Manuel Valls, c’est « le niveau du racisme en France. Aujourd’hui, on laisse passer des choses qui avant, ne seraient jamais passées ! On entend des discours politiques qui divisent les Français. Ce racisme est dangereux pour le pays, il ne mènera nulle part sauf dans le mur.» Et sur des propos comme « l’anecdote » du pain au chocolat de Jean-François Copé, Moussa ne s’attarde pas. « Je ne veux même pas perdre le temps précieux de ma vie avec une citation aussi ridicule que celle-là… Mais ce qui est frappant et désolant, c’est la pauvreté du discours politique. Pourtant, on est en crise, il faut absolument rester unis ! On ne pourra s’en sortir que si on reste soudés… J’aurais pu décider d’aller vivre ailleurs car avec mon métier, j’en ai les moyens mais j’ai pourtant décidé de rester dans le quartier où je suis né. Si j’ai misé l’avenir de mes enfants sur ce pays, c’est que j’y crois, malgré tout, sinon je serai parti…»

En dépit des coups de la vie, Moussa reste optimiste et porteur de nombreux projets dont certains autour de la mémoire de Lahouari Ben Mohamed : « Pour les 30 ans de sa mort, on a monté une pièce de théâtre dans le quartier, et là, un film sur un « voyage initiatique » est en préparation avec ses amis et ses proches, à Nador au Maroc, où il est enterré pour lui rendre un hommage et créer une action culturelle autour de ce voyage. » Si son pote, « (son) frère » Lahouari est mort le 18 octobre 1980 lors d’un contrôle au faciès « qui a dégénéré », il reste vivant dans les esprits, au travers d’hommages comme ceux-ci et sur la plaque commémorative à Marseille où est inscrit sous son nom et sous la date du drame, telle une incantation : « Plus jamais ça ! »

Sandrine Dionys

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