Il y a un an, Adama Traoré mourrait lors de son arrestation dans des circonstances encore très floues. De janvier à juin 2017, sept apprentis journalistes du Celsa ont réalisé une enquête sur les violences policières. De Grigny à Marseille, en passant par Aulnay-sous-Bois, ils ont rencontré des familles endeuillées et ceux qui, loin des projecteurs, tentent de soigner la plaie avec les moyens du bord. Le Bondy Blog ouvre ses colonnes à leur travail. Episode 1 à Marseille. 

Morad, le fils de Samia Cherraft est mort en 2014 en tentant d’échapper à la police. Depuis sa mère porte la voix de « ce minot » de 16 ans qui allait bientôt commencer un stage dans un garage, avant que tout s’arrête.

Lorsqu’elle commence à raconter le drame qui a touché sa famille, le 1er avril 2014, son débit de parole ne faiblit pas. L’exercice est difficile, mais elle a déjà dû le faire plusieurs fois. Samia Cherraft allume une cigarette et se lance, sans vraiment savoir par où commencer. Son fils Morad Touat est décédé à l’âge de 16 ans. Après une course-poursuite dans un immeuble de la Cité Font-Vert, dans les quartiers Nord de Marseille, le fils de Samia Cherraft chute du deuxième étage. Dans le coma, il décède de ses blessures le 5 avril 2014.

Un attroupement au pied du bâtiment K

Le 1er avril 2014, Samia Cherraft est au travail quand elle reçoit un appel paniqué : « Morad est tombé ». Sans beaucoup plus de détails. Ce n’est pas la police qui l’informe, ni les pompiers ou les médecins, mais la petite copine de son fils.

Elle s’affole, ne comprend pas bien ce qu’il se passe. Elle n’est même pas sûre de l’hôpital où se trouve son garçon. Sur le chemin, elle en vient à se demander s’il ne s’agit pas d’un mauvais poisson d’avril. Tandis qu’elle fonce aux urgences, elle envoie une amie se renseigner à Font-Vert. C’est là-bas, une cité des quartiers Nord de Marseille, que Morad passait une large partie de son temps depuis plusieurs mois. Il n’était pas du coin. Il habitait chez sa mère à la Capelette, plus proche du centre-ville. Ce n’était pas un secret pour ses proches : il venait à Font-Vert pour dealer.

Quand l’amie de Samia Cherraft la rappelle, elle lui confirme ce qu’elle redoutait : il y a un attroupement au pied du bâtiment K de la cité. La police et les pompiers sont sur place. Son fils a été emmené à l’hôpital Nord. Morad est dans le coma, il souffre de graves lésions cérébrales. Les médecins ne peuvent rien lui dire avant 48 heures. Jusqu’au lendemain, Samia ne sait toujours pas comment ni pourquoi Morad est tombé. A vrai dire, peu lui importe. Elle veut juste que son enfant se réveille, en vain.

Comprendre

Plus tôt, dans le milieu de l’après-midi, deux agents en civil de la Brigade Anti-criminalité (BAC) du centre-ville sont affectés sur la zone. L’un d’entre eux reconnaît Morad, à qui il a eu affaire plusieurs fois. Il est en train de dealer dans le bâtiment K. Le garçon prend la fuite et un agent se précipite à ses trousses. Morad rentre dans un appartement et court jusqu’au balcon qu’il enjambe.

La suite n’est pas claire. Dans sa première version des faits, le policier dit qu’il n’est pas entré dans l’appartement. Dans sa seconde version, il reconnaît être entré et avoir poursuivi Morad jusqu’au balcon. Là, il aurait essayé de le retenir par les poignets en lui criant de ne pas sauter.

Puis la chute. Sa tête a heurté violemment le sol, le garçon souffre d’un grave traumatisme crânien. Là encore, ce qui s’est passé n’est pas clair. Des témoins racontent à Samia Cherraft que les policiers n’auraient pas tout de suite réalisé la gravité de la situation. Ils auraient commencé par manipuler son corps sans précaution pour récupérer la sacoche du garçon. Ils n’auraient appelé une ambulance qu’après s’être aperçus que Morad s’était mis à convulser.

« Autopsie, contre-expertise, tout ça, j’étais pas au courant moi », Samia Cherraft– © Cessez-le-feu

Coincée par la menace du faux témoignage

Samia Cherraft affirme que des témoins, qui n’ont pas été entendus pendant l’enquête, auraient vu Morad et le policier « se tirer par les vêtements ». La mère de Morad, ses proches et les militants estiment que l’enquête, confiée à l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN), le 2 avril 2014, a été bâclée.

L’avocate de la famille, Maître Anne-Sophie Grardel affirme que seul un témoin visuel a été entendu : une voisine qui se trouvait sur le balcon d’en face quand la scène s’est déroulée. Son témoignage va dans le sens de celui du policier. Puis, un témoignage spontané bouleverse l’enquête : celui du fils de cet unique témoin, agent de sécurité. Il met en garde l’IGPN contre d’intention de certains habitants de livrer de faux témoignages à l’encontre des policiers.

Samia Cherraft admet que des gens de Font-Vert lui ont effectivement proposé de mentir en faveur de Morad, mais qu’elle a évidemment refusé. Et puis la mère de Morad fait confiance à la justice. « Je croyais vraiment que l’enquête allait aboutir à quelque chose », explique-t-elle. L’affaire est classée sans suite le 10 juillet.

« Nos vies ne valent rien. Les gens du quartier, les policiers ne leur ont pas parlé », Samia Cherraft

Commence une longue descente aux enfers pour la mère de Morad et sa famille. “Tout ce qu’on veut, c’est la vérité », répète-t-elle. Pour avancer. Mais, elle ne connaît pas le milieu de la justice. “Autopsie, contre-expertise, tout ça, j’étais pas au courant moi”, explique-t-elle. Pour Samia Cherraft, cette décision c’est comme si son fils était mort une seconde fois. Elle s’enferme chez elle, et n’arrive plus à s’occuper de ses deux filles, ses deux dernières qui vivent avec elle. Le père de ses enfants est absent depuis longtemps et ses deux aînés, qui ne vivent plus sous son toit, sont tout aussi abattus qu’elle. Désemparée, elle fait un séjour en hôpital psychiatrique.

Peu de temps après la mort de Morad, Samia Cherraft reçoit le soutien du collectif « Urgence Notre Police Assassine », fondé par Amal Bentounsi qui la met en contact avec le collectif Angles Morts à Marseille. Il organise plusieurs événements de soutien à la famille, des débats et un concert en 2015. Elle échange avec d’autres familles de victimes. « Ça fait avancer. On compare nos douleurs, mais ce sont les mêmes. On est tous six pieds sous terre. Le combat, c’est le même », lâche-t-elle.

Depuis quelques temps, Samia Cherraft reçoit l’aide de trois militantes, devenues depuis des amies, pour l’organisation du collectif en hommage à son fils. Elles aident aussi ses filles à faire leurs devoirs. L’Etat, lui, ne s’est manifesté qu’en janvier dernier, en envoyant une éducatrice auprès de ses filles. Deux ans et demi après la mort de Morad.

« Avant, je les respectais. C’était la police quoi ! »

Samia Cherraft ne cache pas sa haine de la police. « Avant, je les respectais. C’était la police quoi ! Mais maintenant, ça m’arrive même de leur tenir tête. Un jour, sur mon scooter ils ont vu un sticker d' »Urgence Police Assassine”, ils m’ont demandé « c’est quoi ça madame ?” , je leur ai répondu, « ben vous ne savez pas lire? ». Difficile aussi de faire face aux commentaires culpabilisants du style : « de toute façon, c’était qu’un dealer ». Morad Touat n’avait que 16 ans. « Il avait trouvé un stage dans un garage, à Midas, il allait bientôt commencer« , se souvient sa mère.

« Je n’aurais pas du lâcher tout de suite. j’étais trop abattue pour me lever. Maintenant c’est trop tard », Samia Cherraft

En janvier 2015, Samia Cherraft dépose plainte en se constituant partie civile auprès du doyen des juges d’instruction de Marseille. Une instruction judiciaire est ouverte en avril 2016, elle est toujours en cours. A travers le collectif, Samia Cherraft poursuit le combat en hommage à Morad. « Je me dis, si moi je ne parle pas de mon fils…C’est important pour moi. Il a existé ce minot, il a marqué des gens. Je suis la voix de mon fils. Comme on dit, ne meurent que ceux qu’on oublie ».

Emma DONADA, Amanda JACQUEL, Pierre LAURENT, Constance LÉON, Liselotte MAS, Gaspard WALLUT et Fanny ZARIFI

Cinq autres épisodes de cette série #CessezLeFeu seront publiés sur le Bondy Blog jusqu’au 22 août. Prochain épisode : mardi 25 juillet « Police et quartiers : Apocalypse Now »

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