Il y a un an, Adama Traoré mourait lors de son arrestation dans des circonstances encore très floues. De janvier à juin 2017, sept apprentis journalistes du Celsa ont réalisé une enquête sur les violences policières. De Grigny à Marseille, ils ont rencontré des familles endeuillées et ceux qui, loin des projecteurs, tentent de soigner la plaie avec les moyens du bord. Le Bondy Blog ouvre ses colonnes à leur travail. Dans l’épisode 6, focus sur Ramata Dieng, l’une des figures de proue de la Marche pour la Justice et la Dignité du 19 mars 2017.

Inlassablement, Ramata raconte, elle récite presque, l’histoire de Lamine Dieng, son petit frère, tué à l’âge de 25 ans supposément par la police du XXe arrondissement de Paris, le 17 juin 2007. Cela fait dix ans qu’elle les détaille, sans relâche, ces faits qui ont conduit à la mort de son frère. « Moi je n’étais pas là, Lamine n’est pas là pour témoigner. Mais je ne veux pas seulement de leur version à eux ». Eux, ce sont les policiers.

Si la famille Dieng porte plainte, c’est d’abord dans un sursaut d’espoir : « Il y a besoin de vérifier, de s’assurer qu’on parle bien de leur Lamine, de leur frère, leur fils. « Pour avoir accès au dossier, il faut porter plainte et se constituer partie civile contre l’État », explique Ramata Dieng. Mais aussi parce que la naissance du soupçon est renforcée par les différentes versions présentées par les policiers et l’IGS (Inspection Générale des Services – branche parisienne de l’IGPN, la police des polices).

Les résultats de la contre-expertise tombent : aucune trace d’alcool n’est décelée. Ce rapport médico-légal qui contredit la version des policiers se trouve dans le dossier de la famille Dieng depuis fin 2007. Après ces résultats, la famille demande au juge d’auditionner les fonctionnaires de police qui ont procédé à l’arrestation de Lamine Dieng. C’est l’IGS qui mènera cet interrogatoire. Il est vécu comme « une conversation entre copains au bar » par Ramata Dieng. « Il n’y a pas de contradiction. Si le policier répond à côté, ils ne relèvent pas… », se souvient-elle.

Sur le banc des accusés

Dans le récit qu’elle nous livre, Ramata marque peu de pauses. Elle poursuit sans ciller : « Ils décrivent Lamine comme un animal. Comme King Kong quoi. Une force surhumaine qui les a dépassé. Et pour justifier la violence qu’ils ont déployé contre lui, ils expliquent que Lamine était lui-même violent ».

En théorie, la personnalité d’une victime et notamment son passé judiciaire ne peut pas influencer le rendu du jugement. Pourtant, le passé des victimes est systématiquement remué dans les affaires de violences policières. C’est ce que constate Rachida Brahim, qui vient de terminer sa thèse portant sur les crimes racistes en France de 1971 à 2003. Elle prend l’exemple de Théodore Luhaka, à Aulnay-sous-Bois.

Après l’indignation générale des médias, Rachida Brahim relève : « Peu après, une autre info circulait portant sur la famille de Théo, soupçonnée de détournement de fonds publics. C’est un classique qu’on retrouve depuis près de 40 ans. Tout à coup, le schéma est inversé : la victime se retrouve sur le banc des accusés ».

Lamine Dieng, le frère de Ramata. © Cessez-le-feu

C’est ce que la chercheuse appelle « la victimisation secondaire ». Dans le cas de Lamine Dieng, « une procédure a été lancée après sa mort, pour usage de stupéfiants », raconte Ramata Dieng. Cette « criminalisation des victimes » nourrit un sentiment d’injustice à un niveau collectif. « C’est une violence partagée, vécue de façon collective. C’est votre faute parce que vous êtes noir(e) ou arabe », explique Rachida Brahim. La chercheuse résume : « la race tue deux fois ».

Judiciairement parlant, si depuis la loi Lellouche de 2003, le mobile raciste est devenu une circonstance aggravante dans le cadre des infractions de type criminel, Rachida Brahim considère que cette avancée doit être nuancée. Le mobile raciste ne peut être reconnu que si l’accusé présumé a prononcé une insulte à caractère raciste avant, pendant ou après les faits; ce qui, selon les circonstances, peut être implicite et/ou difficile à prouver.

Vies volées”

Dans le cas de Lamine Dieng, le racisme n’est pas un mobile évoqué. Pour la famille du jeune homme, le couperet tombe en 2014, soit sept ans après les faits : le juge prononce un non-lieu. Parallèlement à ce temps judiciaire, le comité Vérité et Justice pour Lamine Dieng se constitue très vite, dès juin 2007. “La vérité on l’a eue mais on nous refuse la justice”, estime Ramata DiengLa sœur de Lamine Dieng veut poursuivre un travail de mémoire.

En 2010, elle fonde le collectif “Vies Volées”, notamment avec la famille Marega de Colombes (92). Partant du constat que chaque famille créait des comités Vérité et Justice qui restaient isolés les uns des autres, elle a voulu rassembler. « Je me suis inspirée de ce qui se faisait aux États-Unis avec ‘stolen lives' »explique-t-elle.

« J’ai pris en compte ce que les militants me racontaient, je suis allée creuser, j’ai trouvé les histoires des uns et des autres, des victimes. Cette année là, j’ai commencé à recenser moi-même, ce qui m’a conduit à 19 autres victimes. Aucune n’était armée, aucune ne menaçait la vie de personnes. Là je me suis dit, il y a un problème. On est dans quelque chose de grave qui implique l’État« , raconte Ramata Dieng.

Au travers de “Vies Volées”,  la jeune femme a contribué à l’ouvrage “100 Portraits Contre l’Etat Policier” dirigé par Cases Rebelles. Ce livre de réappropriation de l’histoire des violences policières dresse les portraits des victimes de 1948 à 2016.  Un acte militant et un hommage.

Ramata Dieng, lors de la marche en commémoration des 10 ans de la mort de son frère. © Cessez-le-feu

La communication, le nerf de la lutte

Communiquer au grand public, rassembler, mobiliser et sensibiliser les pouvoirs publics, Ramata a appris sur le tas. Lorsqu’elle ne travaille pas, comme opératrice de saisie pour un grand groupe d’assurance, Ramata Dieng est sur le dossier de son frère, le dossier juridique ou le militantisme et le soutien aux autres familles de victimes.

En dépit de la douleur, elle emploie des mots crus, précis, quitte à mobiliser ceux du rapport de l’autopsie. Elle fait parler ses tripes. Cette exposition est nécessaire, selon elle. Dans ce qu’elle vit, la communication est le nerf du combat. Ramata Dieng se souvient des mobilisations au cours de ces dix dernières années où de grands médias se déplaçaient sans effectuer aucune production journalistique par la suite. “On ne comprenait pas. Un journaliste a eu le courage de nous dire que c’est sa direction qui avait bloqué le sujet parce que ça concerne la police et que c’était trop sensible”, indique-t-elle.

En 2012, une pétition a aussi été envoyée par Vies Volées au président de la République de l’époque, François Hollande, et à son ministère de l’Intérieur, Manuel Valls. Elle demande la création d’un observatoire de recensement des personnes mortes lors d’opérations de police. Le texte s’attaque aussi à la formation des policiers, notamment à l’apprentissage de techniques d’immobilisation létales. La sœur de Lamine Dieng attend du concret. Ces propositions peuvent permettre d’appliquer “réellement” la loi d’abolition de la peine de mort de 1981, selon elle. La  pétition a recueilli “peu de signatures”, “peut être qu’on n’a pas bien communiqué”, regrette-t-elle. Surtout, la pétition “a fait chou blanc”. Le gouvernement n’a jamais envoyé aucune réponse.

Ramata Dieng en est sûre, sans l’article du New-York Times qui revenait sur la mort d’Adama Traoré, les médias français ne s’en seraient jamais emparé. Pour elle, le grand jeu se joue d’abord sur la scène internationale dans les yeux des politiques. “C’est leur image à l’international qui les préoccupe plus que les vies qui sont prises par leur police. C’est extraordinaire, révoltant, abjecte. Nos vies ne comptent pas”, accuse-t-elle.

Ramata Dieng envisage cette lutte comme un combat contre un phénomène global, systémique : le racisme institutionnel d’État, et une forme de peine de mort détournée. “Ma lutte c’est aussi d’empêcher les criminels de nuir à nouveau. Et malheureusement jusque-là je n’ai pas réussi”, souligne-t-elle avec impuissance.

Lorsqu’elle évoque Adama Traoré, l’émotion est à son comble: “Il y a dix ans c’était mon frère qui se faisait tuer. Adama avait l’âge d’être mon fils. Donc ça aurait pu être mon fils, dix ans après mon frère. Je veux absolument arrêter ce phénomène morbide qui touche les miens », souffle-t-elle. Et de poursuivre : “Quand j’ai appris hier la mort de Monsieur Liu, les larmes sont tombées toutes seules.”

Indigénat

Il n’y a plus que de la défiance envers la police dans les yeux de Ramata Dieng, aujourd’hui. Elle affirme d’ailleurs ne plus avoir confiance en l’État “et en l’institution de manière globale”. Elle ne peut s’empêcher de s’arrêter lorsqu’elle les voit intervenir dans la rue.

Citant son expérience, ce qu’elle observe dans la rue ou encore le Code de l’Indigénat, Ramata Dieng accuse l’État français de perpétuer l’existence d’un racisme institutionnel. Pour elle, la population est toujours divisée en deux par une loi qui ne s’applique pas à tous de la même manière, et où les “non-blancs” ont de moindres droits.

Ramata Dieng, aux côtés de Nacira Guénif-Souilamas, sociologue et anthropologue, intervient au « Salon anticolonial ». © Cessez-le-feu

Il y a pérennité et adaptation au monde contemporain des pratiques et des idéologies du monde colonial”, explique Gisèle Felhender, membre de l’association Sortir du colonialisme. En mars 2017, Ramata Dieng est venue partager son expérience à la 12e édition du salon anticolonial, à Paris, organisé par Sortir du colonialisme. Pour la première fois, des ateliers abordent le thème des violences policières.

Conclusion: les quartiers populaires sont “des laboratoires d’expérimentations où l’on continue de pratiquer des méthodes héritées de la guerre d’Algérie. Les discriminations qu’on appelle ‘post colonial’  sont celles que subissent maintenant les quartiers populaires”, observe Gisèle Felhender. “Pour rappel historique, la BAC a été à l’origine fondée par les gars qui ont été démobilisés de l’Algérie ; donc qui sont venus avec tous leurs bagages idéologiques, toutes leur testostérone et ont appliqué leurs méthodes dans les quartiers”, explique-t-elle.

Le Salon Anticolonial et Antiraciste se tenait dans le XXe arrondissement de Paris.

Pas de carte blanche

La promulgation de la nouvelle loi de sécurité publique, est une manière d’acter qu’il y a bien un “ennemi intérieur”, pour Ramata Dieng. Critique, elle dénonce l’alignement sur l’armée concernant les droits de recours aux armes, une carte blanche donnée aux forces de l’ordre, au nom de l’État, selon elle.

Ramata ne croit pas pour autant aux bénéfices de la police de proximité abolie en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. “Il y a eu des crimes [policiers, NDLR] avant 2002 ! Les jeunes dont les droits sont bafoués par les policiers ne veulent pas jouer au foot avec les policiers. Ils veulent juste qu’ils respectent leurs droits et qu’ils appliquent le code de déontologie. On veut une police qui serve et qui protège la population”, revendique-t-elle.

Ce qu’elle propose, ce serait d’abord de désarmer la police ou d’établir des groupes de surveillance, “Copwatching”, pour que “dans chaque quartier, qu’à tour de rôle, les papas, les mamans, les jeunes ou moins jeunes constituent des groupes pour que, quand la police intervient, ils suivent leur intervention et l’interpellation jusqu’au commissariat”, afin de s’assurer “que les droits de la personne ne soit pas bafoués”. En somme, un contre-pouvoir.

Emma DONADA, Amanda JACQUEL, Pierre LAURENT, Constance LÉON, Liselotte MAS, Gaspard WALLUT et Fanny ZARIFI

Épisode précédent : Police, prête à tirer ? 

 

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