Ça devait être un dimanche normal. Un de ceux où on s’offre quelques heures de sommeil en plus, où on prend le temps de déjeuner en regardant Téléfoot, de rester tranquillement chez soi, en maudissant le lundi qui arrive et les devoirs qui l’accompagnent. Ce dimanche 12 octobre restera, pourtant, gravé dans la mémoire des amis de Fossari, de ses proches, de sa famille et des habitants d’Aubervilliers qui le connaissaient de près ou de loin.
La nouvelle de sa mort est tombée au début de la nuit. Avant de se propager dans la ville, comme une onde glaciale. Une onde de celles auxquelles on ne s’attend pas. Fossari est mort. Il a été lynché, poignardé, tué par une bande (« vingt », « trente », dit-on ici et là) de garçons armés jusqu’aux dents. Les lâches l’ont laissé là, par terre, gisant dans son propre sang. Ils se sont enfuis, ensuite, avant que les pompiers ne tentent vainement de réanimer l’adolescent.
Voilà pour les circonstances. Ce soir-là, dans cette rue mal éclairée de Pantin, Fossari ne faisait pas grand-chose. Il était sorti « à la chicha » avec des potes, comme beaucoup de garçons des quartiers. Sans se douter de ce qui l’attendait. Très vite, à Aubervilliers, le mot est passé. « Ils ont tué Fossar. » Les jeunes de son quartier, le « 45 » à La Villette, puis leurs proches, leurs amis, puis toute la ville, puis bien au-delà. « Ils ont tué Fossar. »
« Ils », c’était répété comme une évidence, c’était les jeunes des « 4000 ». Une cité de La Courneuve avec laquelle le « 45 » était en conflit depuis plusieurs mois. Pourquoi ? On a tout entendu, des histoires de motos, de filles, de territoires… Chacun avait sa version, chacun avait son histoire. En vérité, nous, on ne sait pas. Et on n’a pas vraiment envie de savoir. Quelle histoire de cité pouvait bien mériter la mort d’un jeune de 16 ans ?
La hantise d’une vengeance
Personne n’avait vraiment de réponse, à Aubervilliers, ce dimanche. Tout le monde était même un peu sonné. Ne sachant pas vraiment où se mettre entre le choc, la tristesse et la rage. On a vu les plus grands gaillards de la ville verser de chaudes larmes, le jour même, le lendemain, quatre ou cinq jours après. « Ils l’ont tué, putain. » A 16 ans. Lâchement, à plusieurs. Laissant sa famille dans les larmes et l’incompréhension.
Laissant ses amis, aussi, dans une colère dangereuse. Le lendemain, à la sortie du lycée Le Corbusier à Aubervilliers, une bande de jeunes, du quartier de Fossari mais aussi d’autres quartiers de la ville, est venue en découdre avec des jeunes de La Courneuve. L’un d’entre eux fut transporté à l’hôpital, légèrement blessé. Des coups dans tous les sens, une camionnette venue prêter main forte aux jeunes des 4000 repartie avec les vitres brisées, la police arrivée sirènes hurlantes, des lycéens paniqués pour beaucoup…
L’incident a fait un blessé léger, transporté à l’hôpital. Il a surtout renforcé le climat de psychose naissant à Aubervilliers. On entendait, partout, les mêmes phrases. « Ça va partir en vrille » ; « Ils vont vouloir se venger » ; « Tout peut arriver, maintenant… » A Henri Wallon ou à D’Alembert, deux autres lycées de la ville, les jeunes de La Courneuve ont massivement déserté les rangs de l’école. Au Corbusier, c’est finalement la direction qui a pris les devants, fermant le lycée une heure plus tôt que d’habitude et enjoignant, par message, les parents des enfants courneuviens à rester chez eux jusqu’à la fin de la semaine.
Il fallait être à Aubervilliers ces jours-ci pour sentir la gravité du moment. Partout, des cours de récréation aux cafés en passant par les halls d’immeubles ou les bus bondés, tout le monde ne parlait plus que de ça. Au Football Club Muncipal d’Aubervilliers, la moitié de l’équipe des moins de 15 ans est composée de joueurs issus des quartiers de La Courneuve. Cette semaine, pas un seul ne s’est présenté à l’entraînement, à tel point que la Fédération française de football a accepté d’annuler le match de championnat régional initialement prévu samedi.
Le FCMA s’est même fendu d’un communiqué commun avec l’autre club de la ville, l’Association Sportive de la Jeunesse d’Aubervilliers (ASJA), pour « appeler les jeunes de la ville au calme ». Pascal Beaudet, le maire (PCF), a lui écrit, mardi soir, sa « consternation » et son « émotion », invitant la jeunesse de ses quartiers à « respecter le deuil de sa famille et privilégier le recueillement ».
La reprise en main des « grands frères »
Petit à petit, au choc a succédé une réponse. Une tentative de réponse, au moins, de la part des grands frères, des éducateurs, des militants associatifs. De tous ces adultes qui ont vu grandir Fossari et les autres. Le drame de samedi soir a surpris, même si la rivalité récente entre les jeunes du 45 et ceux des 4000 étaient connue. Les « grands », la génération des trentenaires, avait même été appelée à la rescousse pour régler le conflit. Elle avait cru réussir sa mission. Jusqu’à samedi soir.
Tous les adultes ont semblé dépassés par cette effusion de violence, à l’encontre et de la part d’adolescents à peine majeurs. « Ça nous ramène à un temps qu’on croyait révolu, explique l’un d’eux. La guerre Auber-La Courneuve, ça a existé il y a dix, quinze ans. Aujourd’hui, nous nous connaissons tous, nous nous respectons tous. Les jeunes se fréquentent au lycée, dans les clubs de foot, dans leurs matches au city-stade, le tout sans aucun souci… Et aujourd’hui, ils s’entretuent. »
Mardi et jeudi, des adultes des différents quartiers des deux villes se sont réunis pour envisager l’avenir. Comment éviter un nouveau drame, cette tragédie que tout le monde redoute ? Visages connus des jeunes, ils ont décidé pour beaucoup de les sensibiliser à la gravité de la situation, de les ramener à la raison, de faire des rondes à la sortie des lycées de la ville pour éviter les incidents.
Dans un message commun partagé sur Facebook, les figures et associations d’Aubervilliers et de La Courneuve expliquaient : « La Courneuve et Aubervilliers, ce sont des frères et sœurs, des camarades, des coéquipiers, une éducation commune, des vies semblables… On ne refait pas l’histoire et on ne pourra changer ce qui s’est malheureusement passé. Mais on peut avancer ensemble et faire honneur à cette famille meurtrie. On peut avancer ensemble et faire réussir nos deux villes. »
Tous espèrent que ces initiatives aideront, avec le temps, à faire baisser la tension d’une ville encore tétanisée cinq jours plus tard. Samedi, une marche silencieuse sera organisée en début d’après-midi depuis le quartier d’origine de l’adolescent. Après, il sera temps d’enterrer Fossari. Et, pour une ville entière, de sécher doucement les larmes d’une tragédie éprouvante.
Ilyes Ramdani

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