Les passagers s’entrechoquent comme des masses. C’est l’heure pointue. Les longs couloirs sont noirs. C’est l’heure des grands flux. Il est 18h16. Le trafic est fluide. Et sur le plateau souterrain de la gare, une troupe de policiers veille. Face à eux, des passagers. C’est l’incompréhension. « Dites nous la vérité, juste la vérité » supplie une dame.

Elle s’approche. Ses mains se crispent. Son visage face à celui d’un képi, noyé dans son mutisme. Volontairement silencieux. Tout compte fait, l’agent ouvre la bouche. « C’est un homme, il est mort, il avait deux enfants ». La jeune femme rougit de haine. « C’est très drôle. Vive la police ». Et le policier d’esquisser un sourire.

Sauf que l’affaire est tout sauf drôle. C’était à 17h. Un contrôle d’identité. Des policiers qui demandent des papiers à un passager. « Je travaille dans un stand de la gare, juste là, pointe un garçon. J’étais juste à côté de lui quand c’est arrivé ».

L’homme « a voulu sortir une ventoline, sept policiers l’ont pris par le cou, ils lui ont mis une balayette et un coup de poing », raconte un témoin. Les témoignages concordent. « Ils pensaient qu’il allait sortir un flingue ou quoi? » s’agace une passante. Le jeune homme continue son récit : « Après, ils lui ont sauté dessus. Ils l’ont battu. Il y avait du sang ».

Pendant que l’affaire se dilue, que l’incompréhension grandit, un deuxième policier provoque : « Oh, y’a rien eu, juste un viol ». Il rigole. Il répète lourdement : « Oui, un viol ». Il regarde son collègue. Ils rigolent, complices du même humour. Certains passagers insistent pour connaitre « la vérité ». Une femme, chargée, qui passait par là a « tout vu ». Elle raconte : « Ils l’ont battu et l’ont enfermé derrière cette porte. Depuis 17h, il n’est pas sorti ».

Un homme lui demande de témoigner officiellement. Elle refuse. « Mais c’est important de prouver des choses aussi graves » dit-il. Le premier témoin, lui, promet qu’il portera plainte « contre la police pour cet abus ». Une gradée, plus sérieuse que les policiers tristement moqueurs, donne sa version : « L’homme n’est pas blessé et il est actuellement devant un agent de nos services ».

Les policiers se replient. Ils disparaissent dans un nuage de rage. « C’est ça, la politique de Sarkozy » pointe une dame, les voyant s’éloigner. « C’est malheureusement ça, la France » réplique une autre. Avant d’ajouter : « J’en suis certaine, c’est un énième acte raciste contre un Noir ». Le jeune témoin, les doigts tremblants, la voix rouillée : « C’est chez nous ici, nous sommes Français, nous ne méritons pas ce traitement ».

La porte de fer reste close. Muette. Devant, un ambulancier lâche un cri : « Honnêtement, mes collègues et moi, nous en avons marre de récupérer des victimes de la police ». Un énième contrôle qui vire au vinaigre. Mais, en levant les yeux au plafond, une flamme d’espoir pour l’ambulancier  : « Il y a quatre caméras de surveillance, elles ont tout filmé ». Tout ça aurait pu passer inaperçu.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah.

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