Les ethnies ont la cote. Les agresseurs : « Deux Noirs, deux Arabes, un Portos et un Français. » La victime ? « Un juif, un pédé. » C’est comme ça qu’on se parle entre « potes », en faisant grand usage des origines, des confessions ou de l’orientation sexuelle. Et c’est « normal ». Le 22 février, à Bagneux, dans les Hauts-de-Seine, M., 19 ans, aurait été séquestré pendant plus de huit heures dans un « box », une sorte de garage situé près d’un terrain de foot, à quelques centaines de mètres du domicile des protagonistes. Là, il aurait subi des sévices : menotté, frappé, forcé d’avaler des mégots de cigarettes, obligé de sucer un préservatif déroulé sur un bâton. Les auteurs présumés des faits auraient écrit au Typex des insultes antisémites et homophobes sur sa figure : « sale juif », « sale  pédé », « la pipe à 20 euros ».

Ils ont été placés en détention provisoire le 27 février, après que M. eut déposé plainte, apparemment encouragé à le faire par ses parents. Les chefs de la mise en examen sont très lourds : « violences en réunion en raison de l’appartenance véritable ou supposée à une race ou à une religion et en raison de l’orientation sexuelle ; séquestration en bande organisée ; actes de torture et de barbarie ; vol aggravé ; extorsion et menaces. »

M., qui a été brièvement hospitalisé, connaissait ses agresseurs supposés, nés entre 1983 et 1991. Tous habitent la résidence Pablo Picasso, qui ne présente en rien l’aspect d’une « cité à problèmes ». On parle d’un « règlement de compte » : un « caméscope » et une « dette » réclamés à la victime. Au bout, une description d’actes pervers.

Un habitant de Pablo Picasso tente de relativiser la gravité de la situation : « Parce que c’est un juif, on en fait toute une histoire. » Parce qu’il était juif et prétendument fortuné, Ilan Halimi a été tué à l’âge de 23 ans à Bagneux, « à 400 mètres de là », en février 2006, par l’autoproclamé « gang des barbares », qui voulait lui soutirer de l’argent. La ville, toutes « ethnies » confondues, en est encore traumatisée. Alors, même si, cette fois, ce n’était qu’un « bizutage qui a mal tourné », selon la version fournie par les agresseurs de M. aux enquêteurs, ce serait, pour la commune et pour tout le monde, un bizutage de trop.

Des adolescents de Pablo Picasso remettent en cause la thèse de l’acte antisémite. « On ne peut pas être racistes, vu qu’on a traîné ensemble depuis tout petit », dit l’un. « Ça n’a rien à voir avec des histoires de juifs », soutient un autre. Une jeune femme qu’ils appellent « mère poule » pour son côté protecteur, dit avoir vu M. après sons agression : « Il portait sur le visage les inscriptions « sale pédé » et « la pipe à 20 euros », mais « sale juif », non », affirme-t-elle. « Ce que je peux vous dire, c’est qu’il n’est pas très malin. Physiquement, il est un peu gros », reprend-elle.

Mais il était bien gay ? « On savait qu’il allait avec des garçons, rapporte un jeune. Un jour, je lui parlais de filles, et lui, il m’avait dit, « je suce des bites ». – Ha ouais ? enchaîne un de ses copains. Il voulait peut-être faire un truc avec toi. » M. ne semblait donc pas cacher son homosexualité. « Lui dire bonjour, au revoir, d’accord, pas de problème, dit un membre du groupe, mais je n’irais pas au cinéma avec lui. » M., paraît-il, se rend souvent à Paris, « à Châtelet », avec ses potes à lui, faire des trucs un peu bizarres. Fumer ? Baiser ? Il a un grand frère, J., « un skin, il porte des bottes avec des fers ». La famille de la victime a trois enfants. Elle réside à Pablo Picasso. Le père travaillerait comme manutentionnaire dans un journal à Paris.

Dans son bureau d’adjoint au maire, chargé de la jeunesse, Jean-Claude Tchicaya, un Noir cofondateur de l’association Devoirs de mémoire, est abattu par la nouvelle. Sur sa table de travail, un dossier porte la mention « Auschwitz ». « On est allés là-bas avec des jeunes, on a fait tout un travail », dit-il. Un labeur jamais fini. Jean-Claude Tchicaya combat l’antisémitisme, le racisme, le sexisme, l’homophobie. Toute forme de discrimination. Il se rend chaque matin dans des quartiers de Seine-Saint-Denis pour sensibiliser les jeunes à ces questions-là.

« Je ne veux pas préjuger des faits concernant l’agression de M., mais on se trouve dans un cas de bouc-émissaire, dit-il. Il est juif, il est homosexuel, raisons de plus aux yeux de ses agresseurs pour le punir, quel que soit le contexte. Il n’est plus possible de botter en touche pour éviter de regarder le problème en face. A Bagneux comme dans d’autres villes de banlieues où vit une forte proportion de personnes issues de l’immigration, la tension est très palpable. Une étincelle, et c’est un acte comme celui-ci qui peut se produire. »

La part du budget « jeunesse » allouée à Jean-Claude Tchicaya par la mairie s’élève à 2%. « C’est totalement insuffisant. Nous avons besoin de plus de professionnels pour pouvoir mieux agir dans les quartiers », plaide-t-il. C’est notamment pour avoir réclamé une dotation budgétaire de 6% qu’il a été évincé de la liste de gauche conduite par la maire communiste Hélène Amiable.

Le maire adjoint pour quelques jours encore connaît la famille de la victime, les deux frères en particulier, M. et J. Certes, comme l’a noté la jeune femme surnommée « mère poule », M. est un peu gros. Enfin, son poids varie. Un jour boulimique, un autre faisant attention. J., lui, n’est pas « skin », rectifie Jean-Claude Tchicaya, il est gothique. « Les deux frères ne portent pas l’uniforme « banlieue ». Ils tranchent dans le décor. Et ça, ça passe parfois mal. C’est parfaitement regrettable. J’aime les gens qui affirment leur personnalité. C’est une richesse. »

Entre dans le bureau, Saloum, un jeune homme noir à la tête de l’association Assebac, active dans les quartiers de Bagneux. « C’est Saloum qui est venu me voir après l’assassinat d’Ilan Halimi pour organiser une marche en sa mémoire. C’est Saloum qui a eu l’idée de cette marche. » C’est à l’automne que doit s’ouvrir le procès des auteurs présumés de l’assassinat d’Ilan Halimi. Jean-Claude Tchicaya va demander à « Mme Veil » à pouvoir intégrer la mission de réflexion sur la Shoah à l’école.

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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