« Lorsque j’ai vu mon frère couché dans le champ, j’étais choqué, complètement perdu. Aujourd’hui encore, plus de deux ans après les événements, je suis choqué. Je le serai tant que je ne saurai pas la vérité. Sur place, il y avait des flics en civil. Ils m’ont dit: « Comme se fait-il que tu sois si calme? Cela se voit sur ton visage que tu vas faire quelque chose. Ne fais pas de conneries. Sache que l’on te retrouvera toujours, même dans vingt ans ». Si Reda est choqué, il dit aussi avoir la haine de ces flics qui ont descendu son frère comme un chien. « Ce sont eux les voyous. Nous, les jeunes de la banlieue, nous ne sommes que des pions ». Si seulement Mokhtar n’avait pas écouté le petit gitan.

C’était début septembre, voici deux ans. Leurs chemins se sont-ils croisés par hasard ou le gitan avait-il contacté le petit frère de Reda? « Lorsqu’il est mort, mon frère était censé aller au foot. On a d’ailleurs retrouvé son sac d’entraînement préparé. Il faisait beaucoup de sport mon frère. Il était en DH (division d’honneur) et il devait aller jouer en CFA national à Villemomble. C’est vrai qu’il avait eu des « affaires » pire que les miennes, mais il ne traitait plus avec le petit gitan. » Ce dernier parle à Mokhtar d’une voiture à vendre. Une Porche Cayenne. Ils se rendent à l’endroit où l’automobile a été déposée, devant l’hôtel Esbli. Ils ne savent pas que la police, intriguée par une si belle carrosserie, planque aux alentours. Les jeunes arrivent, montent dans la voiture, démarrent et, selon les dires de Reda, se font tirer dessus alors qu’ils n’avaient pas d’armes sur eux. Le petit gitan arrive à démarrer et semer ses poursuivants. Il se débarrassera du cadavre de Mokhtar dans un champ. La police mettra deux jours à le retrouver. Ils viendront perquisitionner au domicile de familial. « Ils ont ouvert les armoires, pensant que Mokhtar était caché dedans ». Des perquisitions au domicile de la famille, la police en a fait dix depuis que Reda a 14 ou 15 ans. C’est le père du petit gitan qui a prévenu Reda qu’ils avaient retrouvé le cadavre de son frère ». Quant au gitan, il tombera quelques jours plus tard. Alors qu’il est en cavale, il tue un boulanger pour lui voler 6 000 euros.

Au début, Reda ne voulait pas prévenir sa mère, partie au bled en Algérie. « Après, j’ai tout de même été obligé. Aujourd’hui, elle est là-bas. Elle s’occupe de la tombe de Mokhtar ». « Vous vous rendez compte, ils ont gardé mon frère pendant 45 jours à la morgue alors que nous les musulmans, nous enterrons nos morts dans un délais de trois jours ». Reda a les noms des trois policiers qui ont tué son frère. Il les a lus sur les documents auxquels son avocat a accès. « Mais je suis sûr que ce ne sont des faux noms. Ils sont protégés… » De toute façon, il n’a pas l’intention de rendre la justice lui-même. Il attend le procès. Quand? Il ne le sait pas. Ce procès, il l’attend. Pour connaître la vérité.

« L’affaire a déjà passé entre les mains de deux juges d’instruction. Avec mon avocat, nous avons demandé que le premier juge ne s’occupe plus du dossier. Il avait la réputation de soutenir les flics. Le deuxième était magnifique, il était contre la corruption, il a commencé à attaquer tout le monde. Comme par hasard, il ne s’occupe plus de l’affaire. C’est un troisième qui a repris le dossier… »

La justice et les procédures judiciaires, Reda connaît. Il a le même avocat, depuis six ou sept ans. Un « bon ». « Ces gens-là te sortent de prison. Alors qu’un avocat commis d’office travaille main dans la main avec le juge ». Depuis la mort de Mokhtar, Reda dit avoir arrêté toutes ses conneries. Y a-t-il des actes qu’il regrette? Le jeune homme réfléchit: « Oui, les vols où je me suis fait prendre… » Ce qu’il regrette surtout, c’est de ne pas avoir eu des gens pour l’encadrer à l’adolescence. « Mon père est mort d’un cancer lorsque j’avais 7 ou 8 ans ans. Très vite, j’ai traîné dans la rue, je n’obéissais pas à ma mère. Mon père avait quatre cafés. S’il n’était pas mort, aujourd’hui je travaillerais avec lui ». Lui qui prie tous les jours et qui va à la mosquée, il voudrait bien se marier et avoir des enfants. « J’ai envie de changer, d’avoir un travail honnête et un rythme. Cela me ferait du bien de me lever tôt le matin ».

Par Sabine Pirolt

Sabine Pirolt

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