Sur la place de la République, les noms des victimes de violences policières sont inscrits rouge sur blanc sur de longues banderoles. Disposées entre les arbres, elles balisent l’arrivée au monument à la République. Après une première marche historique le 2 juin dernier, ayant réuni 20 000 manifestants selon les données officielles (80 000 selon le comité Adama), celle du samedi 13 juin est elle aussi à la hauteur. Cette deuxième journée de mobilisation contre les violences policières et le racisme a rassemblé plus de 15 000 personnes selon la préfecture de police, 120 000 selon les organisateurs.

A la veille d’une intervention attendue d’Emmanuel Macron, le message était politique, ce samedi. Sur un camion affrété exclusivement pour le cortège, Assa Traoré, entourée de plusieurs proches de victimes des violences policières, interpelle directement le président de la République : « Nous attendons qu’Emmanuel Macron prenne ses responsabilités. Il doit savoir que le monde d’après se fera avec nos exigences. Il s’agit, bien évidemment, de réformer la police et de créer une instance indépendante pour enquêter sur la police et la gendarmerie. »

« Quand je vois le père de Sabri, la famille d’Ibrahima Bah, la soeur de Babacar Gueye, le frère de Gueye Camara et la liste est tellement longue, ce sont les personnes non-blanches qui meurent dans les mains de la police », constate la soeur d’Adama Traoré, mort à Beaumont-sur-Oise après une arrestation policière. Aussi, elle fait mention des changements de versions des gendarmes qui affirmaient que le jeune homme de 24 ans avait supporté la somme de leurs poids, soit 250 kilos.

Incompréhensible revirement des autorités

En écho aux groupes Whatsapp et Facebook récemment révélés par nos confrères de Mediapart, Arte Radio et Streetpress, la figure française de la lutte contre les violences policières envoie un message aux forces de l’ordre et les invite à rompre le silence. « Nous attendons des policiers et des gendarmes qu’ils dénoncent aussi les comportements violents, déviants et racistes de leurs collègues, interpelle Assa Traoré en rappelant le lieu de la mort de son petit frère. Adama meurt dans une gendarmerie, il n’y avait donc pas uniquement trois gendarmes. »

Assa Traoré, samedi, place de la République

Le cortège, qui devait initialement parcourir les rues de Paris, de la place de la République à la place de l’Opéra, est finalement resté statique. « On ne comprend pas ce qu’il se passe, avoue Youcef Brakni, un des porte-paroles du comité Adama. Le préfet avait toléré la manifestation et avait même prévu, sur le parcours, la fermeture de commerces. On est nassés par des grilles et le seul passage possible est celui de boulevard Saint-Martin. »

Didier Lallement, le préfet de police de Paris, avait demandé la veille « aux commerces, débits de boissons et restaurants situés de la place de la République à celle de l’Opéra et dans certaines rues adjacentes de fermer samedi après-midi ». Une décision qui a suscité l’incompréhension d’Assa Traoré, descendue du véhicule de tête de cortège pour demander des explications à un représentant des forces de l’ordre. Après des négociations avortées pour une escorte par les forces de l’ordre, des appels à occuper la place jusqu’à « demain matin » sont lancés. La soeur d’Adama Traoré invite les manifestants à un sit-in, les incitant à s’asseoir au sol.

Malgré ce revirement de situation, les organisateurs s’en tiennent à leur agenda. Les familles de victimes se relaient au micro pour témoigner de leur vécu, à l’endroit même où ils se sont trouvés bloqués.

Nos actes, nos valeurs et nos manifestations font bouger le gouvernement

« Depuis le 2 juin, (le gouvernement) reconnaît qu’il y a du racisme dans la police et la gendarmerie française, affirme Assa Traoré. Mais ça n’est pas un cadeau de leur part, nous l’avons arraché grâce à nos luttes ».

Dans la foule, les visages juvéniles sont la norme. À l’image de Nolan et Samy, 17 ans tous les deux, beaucoup de jeunes banlieusards ont fait le déplacement pour répondre à l’appel d’Assa Traoré. « Depuis notre enfance, on y est confrontés et les dérives policières sont devenus normales », affirme Samy, venu d’Evry avec une bande de copains. À l’instar du mouvement pour le climat et ses lycéens, la jeunesse des quartiers populaires est venue poser ses revendications contre le racisme et les violences policières. « Nos actes, nos valeurs et nos manifestations font bouger le gouvernement », affirme Nolan, présent lors de la précédente manifestation et qui se dit prêt à poursuivre pour cette cause.

La foule était jeune et déterminée, samedi à Paris

Des gilets jaunes sont là aussi, comme Jérôme Rodrigues ; nouvel épisode d’une convergence initiée par le comité Adama au cœur du mouvement, à l’hiver 2018. « Lorsque l’on a rejoint les Gilets Jaunes, nous ne comptions pas nous diluer dans un tout, rappelle Youcef Brakni. Il s’agissait d’affirmer les spécificités qu’on vit depuis des décennies. On a prévenu les gilets jaunes qu’il était vain de parler individuellement aux policiers car ils servent un système répressif. Ça a payé puisqu’ils étaient aussi présents de la troisième marche en hommage à la mort d’Adama Traoré ».

Présentes lors du rassemblement du 2 juin devant le palais de justice de Paris, des personnalités à l’image d’Adèle Haenel et Aïssa Maïga ont également fait le déplacement pour soutenir la mobilisation. Enfin, des mouvements politiques et des organisations syndicales complètent le cortège. Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France insoumise, est ainsi présent.

Un manifestant se met sur le ventre, au sol, en hommage à George Floyd

Ce samedi, le leit-motiv n’est pas de dénoncer les brebis galeuses, mais bien un système tout entier. « Il y a des groupes de policiers avec plus de 8000 membres qui se défoulent sur les Noirs et les Arabes en les insultant de bicots, bougnoules et en tenant même des propos antisémites, tance Youcef Brakni. L’impunité de la police est systémique, elle est la règle. » Au micro, le militant de Bagnolet rappelle les condamnations multiples de la France pour contrôles au faciès.

Au cours du rassemblement, des militants du groupuscule d’extrême-droite Génération Identitaire se font remarquer. Alors que Camélia Jordana, soutien de la famille Adama, s’apprête à chanter en hommage à la lutte contre le racisme et les violences policières, une dizaine de femmes et d’hommes déploie une banderole sur le toit d’un immeuble. On peut y lire : « Justice pour les victimes du racisme anti-blanc – White Lives Matter. » Une opération aussitôt avortée, la banderole se voyant déchirée par des voisins, sous les applaudissements de la foule aux cris de « Pas de justice, pas de paix » et « Justice pour Adama ».

Génération identitaire a tenté un happening du haut d’un toit mais les manifestants et les voisins lui ont dit ce qu’ils en pensaient

Alors que le rassemblement s’est tenu dans le calme, des heurts ont éclaté en fin de manifestation. Lancers de projectiles d’un côté, tirs de gaz lacrymogène de l’autre, des affrontements entre forces de l’ordre et individus masqués ont eu lieu. « Arrêtez avec les projectiles, nous n’avons pas besoin de ça. Notre seule présence fait peur aux donneurs d’ordres », lance un membre du comité Adama du haut du camion qui se faufile au milieu des manifestants.

Tandis que la place de la République se vide après une mobilisation massive, le Conseil d’État suspend l’interdiction générale et absolue de manifester sur la voie publique, après avoir été saisi par la Ligue des Droits de l’Homme, la CGT et plusieurs organisations. Néanmoins, le juge des référés précise que « l’interdiction des manifestations sur la voie publique n’est justifiée par les risques sanitaires que lorsque les « mesures barrières » ne peuvent être respectées ou que l’événement risque de réunir plus de 5 000 personnes ». Une décision avec laquelle les organisateurs devront désormais composer pour arriver à leur fin.

Yassine BNOU MARZOUK et Soraya BOUBAYA

Crédit photo : Benjamin GUILLOT-MOUEIX

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