En quoi l’utilisation de tel ou tel vocable joue-t-elle sur la fabrication d’une opinion collective ? Pourquoi avoir choisi, pour votre part, d’utiliser le terme « émeute » ?

Michel Kokoreff : De fait, on a assisté à des émeutes d’une ampleur inédite ; il y a désormais un avant et un après-2005 et les effets de la conflagration qui a enflammé les quartiers ont été innombrables et bien au-delà de l’hexagone. L’utilisation de telle ou telle expression désigne autant de « cadrages », de lectures » ou de « regards » parfois totalement différents et souvent biaisés d’une même réalité sociale qui reste incertaine. Parler de « violences urbaines » n’est pas neutre. À travers cette « catégorie » policière, on considère les émeutes auxquelles on a assisté comme un délit et les émeutiers comme des délinquants, multirécidivistes, appelant pour toute réponse le retour de l’ordre public et la poursuite de politiques sécuritaires.

Une telle catégorisation ne paraît pas justifier. Pourquoi ?

Comme je le rappelle dans le livre*, il faudrait revenir sur les conditions dans lesquelles cette « catégorie » fortement politisée et chargée symboliquement, floue et peu opératoire, s’est progressivement imposée depuis le début des années 1990 jusqu’à nos jours. Non seulement elle dénie ou méconnaît les vrais enjeux des flambées de violence collective qui ont marqué cette période, mais elle instaure un malaise : il y a d’emblée, à travers cette catégorie, une forme de disqualification et de criminalisation des « fauteurs de troubles » qui rejaillit sur l’ensemble d’une génération (les « jeunes ») ou des habitants (« immigrés ») de ces territoires « sensibles ». Pourquoi ce déni ? Pour des raisons sans doute politiques et idéologiques mais aussi intellectuelles. Car ni la violence, ni la dimension ludique ne suffisent à expliquer le déroulement des événements.

D’après vous, l’émeute aurait donc une logique propre.

C’est ce que j’essaie de montrer dans mon livre. Elle obéit à une rationalité d’abord expressive et instrumentale. Les déclarations et provocations de Nicolas Sarkozy n’ont rien arrangé. Acteur dominant des émeutes et de l’après-émeutes, il aura joué le rôle de « pompier-pyromane », persistant dans l’affrontement « viriliste » avec la « racaille », en dépit du bon sens. Quant aux médias, ils n’ont pas fait l’émeute : ils lui ont donné une hypervisibilité, presque télégénique, suscité les compétitions internes, maintenu le régime de peur et de fascination face aux véhicules en feu, sans qu’on puisse leur imputer la contagion à tout le pays. Le terme d’« émeutes » me paraît donc le plus adéquat, à condition qu’on ne le confonde avec n’importe quoi : embrouilles, règlements de compte, « échauffourées », incendies de poubelle, etc.

Dans Sociologies des émeutes, vous écrivez : « On a aussi peut pris en compte ce qu’avaient à dire les « jeunes émeutiers » en se concentrant sur ce qu’ils étaient. Leurs paroles et colère étaient recouvertes par le bruit médiatico-intellectuel. » Le dialogue de sourds est-il voulu tant par les médias que les intellectuels et l’État ?

Je ne crois pas à la théorie du complot. L’écart s’est creusé entre les représentations et les réalités, entre d’un côté la vision dominante des « banlieues sensibles » et de l’autre, les situations observées de façon directe, ou encore telles qu’elles sont rapportées par les habitants eux-mêmes (lors de mes entretiens). En 2005, on est allé très loin dans la dramatisation, l’idée que la France était sinon engagée dans une « guerre civile », du moins dans un épisode de « guérilla urbaine ». Sans parler de l’épisode du Kärcher ! Le fait fondamental me semble bien celui que vous évoquiez : la parole des émeutiers ne pèse pas bien lourd. Elle est a priori suspecte. Comme celle des jeunes et des moins jeunes issus de l’immigration ou considérés comme « immigrés ». Pourtant, les jeunes et aussi leurs proches ont beaucoup de choses à dire. Ils sont souvent d’une grande lucidité sociale sur leur condition de vie. C’est vrai sur les rapports avec la police, la justice, mais aussi l’école, l’emploi, leur sentiment d’injustice et d’indignité, leur demande d’égalité, de droit, de reconnaissance aussi. En la circonstance, c’est à cette parole, confrontée à celle des autres acteurs en jeu (travailleurs sociaux, acteurs locaux, policiers) qu’il s’agit de donner droit de cité. En croisant les regards, on perçoit mieux les rapports sociaux en jeu, leur violence.

Comme toute science, la sociologie entend doter sa démarche d’une dimension normative. Le sociologue entend donc trouver un remède aux maux de la société dans laquelle il vit. D’après votre diagnostic, que faut-il pour « guérir » le malaise des quartiers ?

Ne soyons pas naïfs ! S’il y avait des « remèdes » miracles à ce problème, ça se saurait ! Cela n’est pas simplement dû à l’incompétence des acteurs ni à un manque d’intelligence ou d’imagination mais à une donnée structurelle : l’explosion des zones de marginalité urbaine à l’œuvre un peu partout à des degrés divers selon les contextes nationaux. Dans ce contexte, la tâche de la sociologie ne peut être que modeste : contribuer à clarifier les choses, montrer que l’on affaire à des processus lourds, qui ne se régleront pas d’un coup de menton. Sur cette base, il est possible de dégager des pistes pour l’action, du moins quelques points clés, comme je le propose dans la conclusion de mon livre.

Pourriez-vous nous en citer quelques-uns ?

Le problème de l’emploi est central. Mais il ne peut être traité qu’en étroite relation avec le logement et l’école afin de favoriser une politique de « dé-ségrégation ». La question des discriminations et de la racialisation des rapports sociaux est aussi devenue LA grande affaire et nécessite d’être prise à bras-le-corps plutôt que de céder à l’hypocrisie sociale et au discours sur le « communautarisme ». Le problème de la police et de ses rapports avec la population constitue un « dossier » sensible et tout aussi fondamental, si on se place du point de vue de la citoyenneté. Et je ne parle pas du déficit démocratique et de reconnaissance politique dans les quartiers ! Tout cela est archi-connu, mais face à la myopie gouvernementale et politique, aux simplifications abusives, il faut bien remettre les points sur les i. On pourrait aussi inverser la question : pourquoi les dispositifs de la politique de la ville dans ses versions successives ne marchent pas ou n’ont pas donné les résultats escomptés ?

À cet égard, que pensez-vous de la gestion du dossier des banlieues par l’actuel gouvernement, et en particulier du Plan Banlieue de Fadela Amara ?

Les banlieues valent mieux qu’un plan com’ ! On a assisté à un emballement entre novembre et janvier dernier. Puis plus rien. Et à nouveau, on réentend parler du « Plan banlieues ». On peut toujours discuter de la personnalité de Fadela Amara, de son parcours, de ses amis, etc. Mais là n’est pas l’essentiel. Les signes concrets de changement sont peu nombreux. Et les gens dans les cités finissent par ne plus trop croire à toutes les promesses qu’on a pues leur faire. La situation sociale se dégrade, les dysfonctionnements des services publics sont nombreux et plus préjudiciables qu’ailleurs, les faits divers attestent d’un durcissement des conflits entre bandes rivales ou les forces de l’ordre, les travailleurs sociaux encore présents croulent sous les demandes et la complexité des situations des familles. Mais tout cela ne suffit pas pour qu’il y ait un débat national sur ces questions. C’est à peine si la question de la sécurité est abordée dans ce plan – chasse gardée du « Château » ! Jusqu’à la prochaine explosion, qui donnera l’impulsion d’un nouveau cycle de promesses. C’est pathétique !

Bien avant l’explosion de 2005, dans La Force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique (2003, éds Payot), vous tiriez déjà la sonnette d’alarme. En tant que citoyen et sociologue de surcroît, que reprochez-vous aux politiques ?

Ce précédent livre était l’aboutissement d’une longue enquête de terrain dans les Hauts-de-Seine à partir de laquelle je m’étais efforcé de montrer deux choses. D’une part, ne pas réduire les « quartiers » à la déviance et à la délinquance, pas plus qu’à une vision romantique de la culture de la rue. D’autre part, comprendre les formes « positives » de ce monde social. Il ne s’agissait pas de tirer l’alarme (il y en a assez) mais de déplacer le regard. J’y mettais l’accent sur les dimensions politiques internes de la question des quartiers pauvres. On y a vu une forme d’angélisme, voire une vision optimiste. Pourtant, les émeutes de 2005 sont venues remettre cette question au goût du jour. Si les significations politiques de la gestion des émeutes ont été claires, ce sont aussi les significations endogènes de type d’action collective que je me suis efforcé d’éclairer et d’illustrer.

Début juillet 2008, le rapport d’expertise judiciaire, dans l’affaire de Villiers-le-Bel, indiquait que le véhicule des policiers impliqués dans le décès des jeunes Mouhsin et Larami roulait à plus de 60km/h, contrairement à ce qui avait été affirmé dès le lendemain du drame. En 2005, à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, le ministère de l’Intérieur parlait d’un cambriolage des jeunes et niait toute course-poursuite de la part des policiers. Comment expliquer le fait que les versions dites « officielles », dans les deux cas, aient cherché à mettre en cause une part de responsabilités des jeunes victimes décédées et remettant ainsi en cause leur statut de victime ?

L’histoire de ces trente dernières années est malheureusement pleine de cas similaires, nous le savons. Il serait trop long de citer toutes les affaires et procès faisant suite au décès de jeunes Maghrébins dans le cadre de « violences policières » pour lesquelles les fonctionnaires mis en cause ont été dans l’immense majorité relaxés. D’où la méfiance. Pour ne citer qu’un chiffre, sur les 50 plaintes déposées pour violences policières par le MRAP en 2007 auprès du procureur de la République, la totalité a fait l’objet d’un non-lieu. D’où un fort sentiment d’impunité de la jeunesse populaire des cités, par ailleurs fortement exposée au « délit de faciès » et au « délit d’adresse ». Un sentiment qui est amplifié par une mémoire familiale et nationale fortement marquée par les souvenirs de la guerre d’Algérie et du temps des bidonvilles.

Les circonstances de leur mort sont-elles vouées à rester non-élucidées ?

En 2005, le recours au droit aura été un moment clé. Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman l’ont magnifiquement expliqué dans leur témoignage glaçant [NDLR : L’Affaire Clichy, Morts pour rien, éds Stock, 2006]. On sait l’instruction close. Elle conduit à remettre en cause sur un certain nombre de points la « version officielle » donnée par l’ancien ministre de l’Intérieur. Quand aura lieu le procès ? C’est ce qu’attendent les familles et les proches. Pour Villiers-le-Bel, le rapport d’expertise fait suite à d’autres informations : ils amènent à nuancer la version officielle initiale, voire à la contredire. Par exemple : en rapportant que le véhicule roulait à près de 63 km/heure, sans gyrophare, et était en opération de police judiciaire. Autre exemple : en interrogeant le rôle d’un autre véhicule qui aurait pu prendre en chasse la moto suite à des tensions ayant éclaté pour la même raison la veille. Bref, les choses ne se sont pas passées comme on l’a d’abord dit. Les choses auraient pu se passer autrement. Voilà le point essentiel, qui est l’origine de mobilisations diverses. Il ne peut que conforter la méfiance ambiante, la délégitimation des institutions. C’est en même temps pourquoi le recours au droit et le travail de la justice sont si importants. Mais dans le contexte actuel cette issue est plus qu’incertaine. Nous le savons bien, les enfants et petits-enfants de familles migrantes subissent une forme de racisme institutionnel doublé d’une forme de racisme populaire.

Propos recueillis par Hanane Kaddour

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