Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Alors qu’en un an, la presse n’a jamais autant parlé de banlieue, de ses révoltes qu’on est forcé de considérer comme le signal d’alarme d’une ségrégation sociale, il en est un qui porte un fardeau qui s’alourdit : Muhittin Altun, le seul rescapé parmi les trois adolescents électrocutés dans le transformateur EDF de Clichy-sous-Bois le 27 octobre 2005, semble aujourd’hui livré à lui-même.

À 18 ans, Muhittin vient de filer à travers les mailles du système scolaire sans diplôme en poche mais avec affliction. Ecarté des services sociaux et des structures pédagogiques, le jeune homme a tenté quelques démarches pour s’inscrire à une formation professionnelle… sans suites. Hanté par les événements qu’il a vécus l’an passé, l’ancien Clichois se retrouve à flâner dans une cité où ses parents viennent d’emménager, loin du quartier du Chêne Pointu. « Je ne me sens pas prêt à reprendre un travail. Je dois d’abord régler mes problèmes avec la justice », déclare-t-il. Son avocat Jean-Pierre Mignard figure comme son seul conseiller. Même si « les gars de l’association ADM [née au lendemain de son accident] m’aident beaucoup à remplir les papiers administratifs ».

Deux affaires de justice le concernant sont en cours. D’une part, l’enquête sur l’accident du 27 octobre. Muhittin a déjà été entendu par le juge d’instruction ; les 20 et 21 novembre les policiers des commissariats de Livry-Gargan et du Raincy reconstituent à leur tour les faits devant le juge, Olivier Géron. D’autre part, la justice doit élucider les circonstances de l’arrestation du rescapé par la police, le 30 mars, alors qu’il était en service dans une sandwicherie. « C’était la veille de mon audition sur l’accident dans le transformateur, précise l’intéressé. Au moment où les policiers sont venus, j’étais avec mon patron en train de décharger un camion de livraison. On m’a posé plein de questions puis emmené au poste de police. Là le commissaire de Bobigny m’a dit qu’il en avait marre de moi ». Le jugement de cette affaire est prévu le 15 décembre prochain. Dans le souci de protéger ses parents, le jeune homme refuse de parler d’eux et de les impliquer dans ses problèmes. « Je règle mes affaires seulement avec mon avocat et personne d’autre ! », dit-il timidement en baissant la tête.

Un air d’amertume émane de ce garçon tout juste sorti de l’adolescence. « Depuis l’accident, j’ai tout perdu ! », s’exclame-t-il d’un ton fataliste. « D’abord, j’ai perdu mes deux copains, Zyed et Bouna. Et puis, mes séquelles physiques m’empêchent de m’inscrire à un club sportif ». Le soir du 27 octobre 2005, l’adolescent a été gravement brûlé à la jambe et sur la partie droites de son corps. Il garde aussi un souvenir choquant de son réveil à l’hôpital Beaujon, le lendemain de l’accident : vers 10 heures du matin, il avait été interrogé par les policiers du commissariat de Bobigny sans avis préalable aux parents, alors qu’il était mineur. Que s’est-il donc passé le soir de l’électrocution ? « Ce qui m’agace, c’est que j’en ai parlé des centaines de fois dans les reportages TV et les journaux, mais le message est ignoré. Qu’on parle ou pas, rien ne change ! », répond le rescapé. Il ne supporte plus d’évoquer ces moments traumatisants. Si bien qu’à plusieurs reprises, il interrompt l’entretien avec un « Ça y est, j’en ai trop dit, ça sert à rien ! » et se lève de sa chaise pour se diriger vers la sortie du café. 

Recroquevillé sous sa capuche, le col de son sweater recouvrant sa bouche comme un bouclier, Muhittin refuse désormais de s’expliquer auprès des médias. « Le monde entier connaît mon histoire, mais l’enquête n’avance pas ! », remarque-t-il d’un air désespéré. « Quand je suis allé en Turquie cet été [son pays d’origine], je me suis senti regardé par tout le monde », puis il poursuit : « Hurriyet, note le… il s’appelle Hurriyet, le journal turc qui a dit que j’étais un gangster de la France ! ». Pourquoi ? Parce que Muhittin avait été photographié avec son T-shirt « Ghetto Fabulous Gang », le nom d’un groupe de rap. Une anecdote qui en dit long sur la désinformation laquelle peut engendrer un isolement fatidique.

Nadia Boudaoud

Articles liés

  • En Seine-Saint-Denis, des avocats dénoncent des gardes à vue utilisées pour « terroriser » les lycéens

    Depuis le début des mobilisations lycéennes, des milliers de mineurs ont été interpellés. En Seine-Saint-Denis, plusieurs avocats dénoncent des arrestations injustifiées, des conditions de garde à vue indignes et des procédures judiciaires qui, selon eux, visent avant tout à dissuader les jeunes de se mobiliser.

    Par Fatoumata Koulibaly
    Le 23/10/2026
  • Après les interpellations massives, la justice à marche forcée

    Après les manifestations du 17 octobre, près de 300 personnes ont été présentées à un magistrat à Paris en l'espace de quelques jours. Face à l'afflux de dossiers, le parquet a doublé le nombre d'audiences. Peines de prison, amendes et remontrances se succèdent au tribunal judiciaire. Le Bondy Blog a assisté aux comparutions du mardi 20 octobre. Récit d'une justice menée à un rythme effréné, qui laisse parfois peu de place à la parole des prévenus.

    Par Sofiane Zerouala
    Le 22/10/2026
  • Au dépôt de Bobigny, des mineurs contraints de dormir à même le sol

    Sans matelas, transis de froid, contraints de passer la nuit dans des cellules sales : un rapport publié ce mercredi 21 octobre par quatre avocats du barreau de Seine-Saint-Denis révèle les conditions indignes dans lesquelles 17 mineurs ont été retenus au dépôt du tribunal judiciaire de Bobigny. Malgré des engagements pris après le scandale des viols au dépôt, les adolescents continuent d’y être enfermés.

    Par Héléna Berkaoui
    Le 21/10/2026