Madame Marie-Louise Luhaka, vous pourriez être ma maman, nos mamans, celles qui ont tout donné, malgré l’exil, malgré la souffrance de l’éloignement, malgré les brimades, malgré les mauvais regards, malgré les obstacles, malgré les difficultés, malgré tout.

Madame, nous ne nous sommes jamais rencontrées. Tout juste, connais-je des gens qui vous côtoient. Ils disent de vous, de votre famille, de vos enfants, à quel point vous êtes respectables. Mais comme l’ont dit très justement nos confrères de Libération dans un récent article, là n’est pas la question.

Madame, dans l’émission Envoyé Spécial, devant la caméra, vous avez eu des mots qui m’ont apparu insupportables. Je ne vous en veux pas de les avoir prononcés. Comment pourrais-je ? J’en veux à ce pays, à ses responsables en tout genre, qui vous contraignent aujourd’hui à les formuler. Ces mots, les voici :

« Nous, on habite le mauvais côté, on est des banlieusards, c’est la banlieue avec l’étiquette collée dessus. Mon fils peut ne pas être un voyou mais il habite Aulnay-sous-Bois. Et c’est quoi Aulnay ? C’est de la racaille et nous, on est quoi ? On est des riens du tout, et ça moi je ne supporte pas ».

Il m’est insupportable que vous vous définissiez comme des riens du tout, il m’est insupportable que vous en soyez à vous demander ce que vous êtes, il m’est encore plus insupportable de me dire que vous avez en partie raison : la France n’a jamais regardé ses quartiers comme faisant légitimement partie de son territoire national. Sinon, comment expliquer les récurrentes déficiences des établissements scolaires depuis des dizaines d’années. Les parents, leurs enfants, ont accumulé les anecdotes sur ces baccalauréats passés sans professeur de philosophie par ci, sans enseignant d’anglais, par là. Tout ça comme une fatalité. La France n’a jamais regardé les banlieusards, comme vous dites, comme ses citoyens et ses enfants légitimes. Sinon, comment expliquer ces discriminations indignes, ce chômage intolérable qui ravage et ronge nos jeunes. Sinon, comment expliquer ces contrôles d’une police censée être républicaine et qui se transforme en outil sordide d’humiliation.

« On habite le mauvais côté, on est des banlieusards, c’est la banlieue avec l’étiquette collée dessus », dites-vous. Comment ne pas vous donner raison lorsqu’on dissèque la manière qu’ont certains de nos confrères à raconter nos quartiers, à caricaturer nos amis, nos mères, nos sœurs, nos frères, nos pères ? Ces gens que nous côtoyons au quotidien, ces gens qui se battent pour un avenir meilleur, pour les leurs, ces gens qui ne demandent rien de plus si ce n’est être traité à égalité avec les autres. Comment ne pas vous donner raison lorsque les pouvoirs publics n’ont su représenter nos quartiers qu’à travers des sigles aussi arides que déshumanisants ?

Au Bondy Blog, chaque jour, nous racontons ces banlieues laissées à l’abandon, ces gens méprisés, ces habitants qui, dans le silence et dans l’ombre, tentent de préserver le lien social, s’échinent à convaincre qu’un meilleur est possible alors que tout autour d’eux montre le contraire. Notre média est né d’une tragédie : celle de l’arrachement de deux enfants à leur mère, à leur père, à leur famille à tout jamais, Zyed Benna et Bouna Traoré, 17 et 15 ans, morts électrocutés dans un transformateur où il s’étaient réfugiés, peur d’être contrôlés par la police. Notre histoire est à tout jamais marquée par cette déchirure nationale.

Aujourd’hui, cette histoire de l’infamie de ceux qui humilient et violentent, continue avec le décès d’Adama Traoré, mort en juillet 2016 après une interpellation par des gendarmes. Elle se poursuit aujourd’hui avec le viol et les violences dont votre fils Théodore a été victime de la part de policiers censés, dans la loi, nous protéger tous, sans distinction.

Non, Madame Luhaka, vous n’êtes pas des riens du tout. Vous êtes la dignité de ce pays, celle que bon nombre de nos décideurs ont abandonnée sur les ruines de leurs échecs, de leur mépris, de l’abandon de l’intérêt général.

Vous êtes l’humilité de cette France que certaines élites ont oublié depuis longtemps au profit de bas instincts de pouvoir.

Vous êtes tout ce que notre France peut espérer de mieux.

Nassira EL MOADDEM

Crédit photo : Felipe Paiva

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