Ils étaient près de deux cents à répondre présents au repas organisé par la famille d’Adama Traoré pour remercier tous ceux qui se sont mobilisés depuis la mort du jeune homme décédé dans des circonstances encore troubles le 19 juillet dernier.

Vers 14h, au milieu du terrain de sport, en plein coeur du quartier qui a vu grandir Adama Traoré, plusieurs tables ont été dressées ce samedi. Une centaine de soutiens de la famille ont répondu présent à l’invitation de la famille Traoré. « Ce repas nous ne l’avons pas organisé tout seuls, nous l’avons préparé avec tous les voisins, amis et associations qui nous soutiennent. Pourtant, la maire de Beaumont-sur-Oise nous a mis des bâtons dans les roues », confie Assa Traoré, une des sœurs du jeune homme décédé le 19 juillet 2016. Elle ajoute que la famille a été convoquée à la préfecture à deux reprises. « La maire, Nathalie Groux, a dit qu’elle s’opposait catégoriquement à ce que la famille Traoré puisse faire un pique-nique sur un lieu public en bas d’un immeuble », s’insurge Assa. « On se sent humiliés à chaque fois, on a quand même perdu notre frère ! Madame le maire ne nous soutient pas, on le sait depuis le début puisqu’elle ne nous a même pas appelés ne serait-ce que pour présenter ses condoléances. On est quand même une famille qui habite ici depuis plus de 30 ans… », poursuit-elle, calme mais visiblement touchée. image1

Les condoléances, quelques mots symboliques auxquels les membres de la famille Traoré n’ont pas eu droit. Aucun ministre français et encore moins le président de la République ne sont allés à la rencontre de cette famille dont le fils est mort dans une fourgonnette de gendarmerie après une interpellation. En revanche, la mère d’Adama a tenu à remercier à plusieurs reprises la maire de Champagne-sur-Oise, l’une des rares à l’avoir contactée et soutenue. C’est les yeux larmoyants et la gorge serrée qu’elle a tenu à s’exprimer devant les quelques journalistes venus couvrir l’événement. « Je remercie tous les journalistes, la maire de Champagne et tous ceux qui nous ont aidés. Tout cela ne va pas réveiller Adama mais cela nous soulage. Nous avons été au Mali, nous avons été reçus par le président (Ibrahim Boubacar Keïta, ndlr). Nous tenons aussi à le remercier. Il est gentil, il est humain. Il nous a reçus pour présenter ses condoléances. Il a dit « Adama c’est notre enfant ». Cela nous a beaucoup touchés« , raconte la mère.

« Nous voulons que les gendarmes aillent en prison »

Ce rassemblement était aussi un moyen de poursuivre la mobilisation. Beaucoup des participants portaient un tee-shirt noir sur lesquels étaient inscrits en blanc les mots suivants : « Justice pour Adama. Sans justice, vous n’aurez jamais la paix ». La famille a demandé le dépaysement de l’enquête. La cour de Cassation a été saisie. « Nous attendons désormais de savoir où l’affaire sera dépaysée pour que les gendarmes soient mis en examen, explique Lassana Traoré l’un des frères d’Adama. Nous espérons obtenir enfin la vérité pour reprendre confiance en la justice française« . Tour à tour, les membres de la famille prennent la parole devant la centaine de convives venus les soutenir. Assa Traoré a des mots forts et une voix déterminée : « Nous allons nous mobiliser pour que les deux juges mettent les gendarmes en examen. Nous voulons qu’ils aillent en prison. Si la justice ne suit pas, nous nous mobiliserons, nous organiserons de plus grosses manifestations, nous marcherons dans les rues et nous serons nombreux pour que les gendarmes soient mis en examen. Nous vous avons conviés car le combat continue. Mon frère a été tué. Toute personne qui tue une personne en France va en prison. L’abus de pouvoir ne doit pas continuer. Les policiers, les gendarmes ne sont pas des sur-hommes, ils n’ont pas plus de droits que nous. »

Au tour de la sœur jumelle d’Adama, Hawa, plus timide que son aînée, de prendre aussi la parole. « Ce que nous voulons c’est que les personnes qui ont assassiné notre frère, et je dis bien assassiné, soient traînées devant le tribunal comme ils ont pu traîner mon frère à la mort et qu’ils soient jugés« . Tous sont déterminés mais conscients que le chemin vers la justice sera long : en France, comme l’ont dénoncé plusieurs associations et ONG, rares sont les policiers condamnés lorsqu’ils sont jugés dans des affaires de violences policières. D’autres familles de victimes sont venues au repas pour apporter leur soutien. « Le combat va être dur. La mise en examen ne va pas se faire comme ça, il faudra pousser, il faudra qu’ils nous entendent. Si la justice ne nous entend pas, alors il faudra aller dans les rues » prévient Assa. « Nous irons jusqu’au bout, ajoute son frère, quitte à manifester tous les jours. Attendez-vous à nous revoir assez souvent. Nous ne sommes pas les premiers. Nous ferons tous les recours possibles et imaginables, quoique cela coûtera, nous serons là. Nous sommes ici contre les violences policières, pour que cela cesse!  »

En fin de journée, un groupe de jeunes a improvisé une scène sur le terrain et a chanté un texte écrit en hommage à Adama Traoré. « On criera injustice pour la famille Traoré.  Je suis Adama, je suis Adama, je suis Adama« . Pris d’émotion, plusieurs participants étaient en larmes.

Widad KETFI

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