32 ans après la Marche pour l’Egalité et contre le Racisme, une Marche de la dignité, contre le racisme, les violences policières et les humiliations, a été organisée ce samedi 31 octobre à Paris à l’appel du MAFED, un collectif de femmes.
Ce samedi, Barbès est pris d’une agitation particulière. D’un côté du métro, les éternels vendeurs à la sauvette, de l’autre, les banderoles s’alignent, la sono s’allume, on distribue des pancartes. « On vient d’Argenteuil pour traverser Paris. Les quartiers viennent prendre la Bastille », explique Tarek Mouadane, de l’association Bleu Blanc Rouge. D’autres viennent de Lyon, de Strasbourg, de Colmar, de Lille, d’Agen…
Au-dessus des têtes chaudes, des visages noirs et blancs flottent sur la foule. Les photos d’hommes et femmes hérauts de la tolérance. Ou morts du racisme. Ali Ziri, Zyed Benna, Bouna Traoré, Mehdi Ben Barka, Steve Biko, Nelson Mandela, Katherine Cleaver, Rosa Parks, Leila Khaled, Djamila Bouchared, Malcom X, même Sitting Bull et Géronimo sont au rendez-vous.
Premiers slogans. « Nous sommes tous noirs, arabes, roms et musulmans. » Le collectif Marche des femmes pour la dignité (MAFED) mène le cortège. Aujourd’hui, ces femmes ont voulu clamer sous les fenêtres parisiennes la voix des invisibles, des âmes bafouées, des quartiers oubliés, des citoyens par euphémisme. Au prix d’efforts et de sacrifices, elles ont bel et bien investi l’espace public.
« Tous les hommes qui sont dans le cortège, là, devant ! Vous reculez, s’il vous plaît ! », tonne Sihame Assbague, du collectif Stop contrôle au faciès. « Dans les quartiers populaires, ce sont toujours les femmes qui se sont battues pour leurs frères, pour leurs pères, pour leurs maris », explique Amal Bentounsi, du collectif Urgence, notre police assassine.
« Dignité, justice, réparations ». Sur le boulevard Magenta, à hauteur de la rue La Fayette, le cortège s’interrompt. Du haut de la camionnette des organisateurs, une femme a pris la parole, la gorge nouée. « Dans un bar, à quelques mètres d’ici, mon mari Amadou Coumé s’est fait tuer il y a quelques mois. Il ne s’était pas entendu avec le patron. Trois ou quatre véhicules de la police sont venus, il a paniqué. »
« Un agent l’a étranglé avant de l’emmener, poursuit-elle. Ils ont attendu d’être dans le fourgon pour le tuer, quand plus personne ne pouvait voir. L’autopsie a révélé un œdème pulmonaire provoqué par une asphyxie et un traumatisme facial et cervical. Heureusement, on commence à savoir. Grâce à la presse, qui a enquêté : un témoin a décidé de s’exprimer, on a fini par avoir l’autopsie… »
« S’il vous plaît, quand vous voyez une interpellation, restez là et filmez. Ne vous laissez pas faire ! », implore une militante. Ils sont nombreux aujourd’hui à se confier ainsi. « Ça peut tomber sur n’importe qui, ça peut être vos enfants », clame une autre parente endeuillée. Plusieurs témoignages douloureux similaires jalonnent la procession, hommage funèbre, cri de révolte lancé à travers la capitale : « Pas de justice ? Pas de paix ! »
« Oui, c’est dur comme manifestation. Mais c’est aussi ça, le prix de notre dignité. Il faut se souvenir », prône une organisatrice. « Nous voulions nous réinscrire dans l’histoire des luttes des quartiers populaires et de l’immigration, explique Siham Assbague. Aujourd’hui, nous avons réussi à nous réapproprier les luttes et les victoires de nos aînés, que l’on connaît très peu. »
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« Notre colère héréditaire face aux violences d’État, nous voulons y mettre fin en la transformant en action », proclame Christel, du collectif afro-féministe Mwasi. « On est là pour décoloniser les esprits ! », déclare, pour sa part, Franco Lollia, de la Brigade anti-négrophobie. Sur la Place de la Bastille, les grandes figures militantes haranguent tour à tour les autres manifestants.
Ici, beaucoup dénoncent un « état de fait » et une justice française marquée par un « racisme d’État ». « À force d’impunité, les policiers continuent de tuer », s’alarme Amal Bentounsi. « La loi prévoit 20 ans de réclusion, pourquoi est-ce que ça n’est jamais appliqué ? », proteste une militante. « Il faudrait réfléchir à une action de soutien juridique », suggère une jeune avocate.
Face au public, Siham Assbague annonce fièrement 20 000 manifestants (3 500 selon la police). Une autre meneuse se réjouit des nombreux soutiens étrangers à la manifestation (parmi lesquels figure Angela Davis) et de l’appui accordé par une large partie de la gauche politique : « Un symbole incroyable, un honneur extraordinaire, une marche historique. Cette alliance peut nuire durablement à la social-démocratie », ajoute-t-elle, tout en déplorant l’absence du Mrap (Mouvement contre le racisme et l’amitié entre les peuples) et des associations féministes.
Djamel Attalah, un ancien de la Marche pour l’Égalité, avertit la classe politique : « Réveillez-vous. Ils se passe des choses dans les quartiers, vous les avez abandonnés. Vous les méprisez. Vous leur avez promis des choses il y a une trentaine d’années. Vous leur avez fermé la porte et vous leur avez présenté “SOS Merguez”. Aujourd’hui, ça suffit. Il y a une autonomie qui se dessine, des forces nouvelles. Il faudra compter avec ! »
Enfin, les manifestants se reposent de leur marche devant un concert de clôture. Les policiers détachés pour l’événement, eux, restent à l’écart. « On n’est pas d’accord avec tout », confie un agent. Ce soir, d’un côté l’on partage la révolte et les souffrances et de l’autre on fait la circulation, sans broncher. À quand le dialogue, pour jeter la lumière sur le gel du silence, pour apaiser les meurtris, pour construire autrement notre avenir commun.
Louis GOHIN
Crédit photo : Nicolas Dupuis

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