Un ciel grisonnant, des mines déconfites et une queue à n’en plus finir devant l’entrée de la Cour. Ambiance maussade à l’image du procès qui s’est ouvert aujourd’hui et qui se déroulera toute la semaine au tribunal de Bobigny. Des gouttes d’eau s’échappent d’une canalisation fissurée pendant que sont fouillées une à une les personnes qui tentent de pénétrer dans l’enceinte du tribunal. Les journalistes sont là, caméra au poing. Ils attendent l’arrivée d’Amal Bentounsi, la sœur d’Amine Bentounsi dont la vie a changé depuis la mort de son frère. Tué d’une balle dans le dos, tirée par un policier dont le procès vient de commencer.
À l’intérieur, l’audience fait salle comble. Des amis de la famille Bentounsi sont présents. D’un côté des militants, des sympathisants de la lutte contre les violences policières, de l’autre des amis et syndicats policiers. Au milieu, plusieurs jurés tirés au sort attendent, eux aussi que leur sort soit tiré. L’audience débute par la demande de deux jurés d’être récusés, car ils ne maîtrisent pas suffisamment le français. Puis le juge annonce que les autres jurés vont être tirés au sort et que « la défense a le droit d’en récuser quatre, sans avoir à justifier ses choix ». Maître Merchat l’avocat de la Défense ne s’en fera pas prier. Abdelkarim B., Souad S. et Luisi C. seront récusés sous les réactions choquées de l’assistance,  rappellée à l’ordre par le juge « merci de ne pas commenter ces choix » insiste-t-il. « Il a récusé deux arabes et un noir comme par hasard », s’étonne malgré tout une femme assise du côté des familles. Les huit jurés alors sont choisis, ils rejoignent le juge et ses assistants et prêtent serment un à un. Le président déclare enfin « les débats ouverts ».
Pendant de longues minutes, le président revient sur les événements tragiques du 21 avril 2012 où la vie d’Amine Bentounsi recherché par la police depuis deux ans, s’est arrêtée. « Le 21 avril 2012, un appel anonyme provenant d’une cabine téléphonique est reçu dans la salle de commandement de Seine-Saint-Denis. On y signale qu’un individu recherché a été vu dans un café à Noisy-le-Sec. Il porte un jean bleu, une casquette bleu marine (…). Votre brigade intercepte le message et se rend sur les lieux. L’individu est repéré il s’agit d’Amine Bentounsi » Damien S, le policier mis en examen pleure pendant la lecture de l’ordonnance de mise en accusation.
Le président revient en détail sur la course poursuite qui s’est engagée entre les policiers et Amine Bentounsi « lorsqu’il court, l’individu se débarrasse de ses affaires une à une, il se débarrasse de son blouson, de sa ceinture, de ses gants. Il jette une grenade au sol – qui s’avérera être une grenade factice – à la vue de laquelle l’un des agents Justin B. se projettera au sol, se blessant au genou. Trois agents sont à la poursuite de l’individu qui tient une arme en main. L’une de vos coéquipières ramasse chacun des effets abandonnés par Amine Bentounsi » raconte le président en s’adressant au policier incriminé.
Une des balles atteindra son dos
« Pendant ce temps, vous [Damien S] qui étiez au volant de la voiture de police, décidez de contourner la trajectoire et de rattraper l’individu en fuite. Vous savez qu’il est armé puisque votre coéquipier vous a prévenu a deux reprises “attention il a un pétard, il a un pétard”». Damien S. finira par rattraper Amine Bentounsi, tirera à quatre reprises vers lui, l’une des balles atteindra son dos. Amine tombe au sol, face contre terre. Il se plaindra d’une douleur au dos, et après intervention des pompiers il sera héliporté vers l’hôpital Pompidou. Quelques heures plus tard Amine Bentounsi décédera des suites de ses blessures. « L’autopsie du corps d’Amine Bentounsi montre un orifice d’entre dorso-lombaire de 7 mm » le président revient sur chaque détail, chaque minute, parfois même chaque seconde pour essayer de comprendre ce qu’il s’est réellement passé ce jour-là. Moment difficile pour la famille Bentounsi qui doit revivre une nouvelle fois les derniers instants d’Amine.
Initialement mis en examen pour homicide volontaire, Damien S. soutient qu’il n’a pas voulu tuer, mais qu’il a agi en légitime défense. C’est en cela que résidera tout l’objet de ces cinq jours de procès. Dans sa déposition, le policier soutient qu’Amine Bentounsi l’a braqué à deux reprises. Version initialement soutenue par l’un de ses coéquipiers qui finira par avouer à l’IGS qu’il n’avait en réalité pas vu la scène. Un mensonge qui a d’ailleurs été relevé par l’avocat de la famille Bentounsi s’étonnant « qu’aucune procédure n’ait été prise suite à ce mensonge ». Plusieurs témoins, qui se succéderont dans la semaine, affirmaient à l’IGS que Damien S. n’avait pas été braqué par Amine Bentounsi, ce qui a conduit le juge d’instruction à conclure que le policier n’avait pas agit en légitime défense et de le renvoyer devant le tribunal pour violence volontaire ayant entraîné la mort par une personne dépositaire de l’autorité publique.
Durant la journée, on apprendra que Damien S. souhaitait au départ devenir pâtissier, mais qu’à cause de l’épreuve de chocolaterie, il rata son diplôme à plusieurs reprises pour finalement se lancer dans une carrière de gardien de la paix. On apprendra que le policier qualifié de « sociable, calme, serviable » par ses proches, félicité par ses supérieurs, était aussi « volontaire, mais manquant de rigueur, d’initiative, de ponctualité » et que « trop émotif » s’il venait à être condamné il faudrait le suivre et lui « retirer son arme ». Durant cette première journée on apprendra aussi que Damien S. colérique, n’avait pas accepté le traitement qui lui a été donné durant l’enquête et que lorsqu’il était sur écoute il s’était vanté que les syndicats allaient bientôt « faire gicler le lieutenant » qu’il tenait pour responsable de cette enquête. Durant cette longue journée, plusieurs experts toxicologique, radiologique, balistique, membres de l’IGS, commissaire, sont venus confirmer, infirmer, étayer, détailler à l’aide de photos, de plans, de mises en situation, de pièces à conviction pour déterminer si le policier a agi ou non en cas de légitime défense finir par nous dire que les deux scénarios sont possibles… Affaire à suivre.
Widad Ketfi

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