BB : Le mouvement social actuel a changé le regard sur les violences policières. Aujourd’hui, c’est un sujet qui fait réagir les partis politiques, les médias mainstream et même le gouvernement… Alors que l’indifférence a longtemps régné à ce sujet quand ces violences avaient lieu dans les quartiers. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Samir Baaloudj : Depuis la loi Travail et 2016, les gens ont découvert les violences policières. Nous, on est partagés entre plusieurs réactions. On en rigole un peu, on est en colère et, d’un autre côté, c’est une bonne chose que tout le monde fasse aujourd’hui le constat de ces violences policières. Mais ça restera une bonne chose à une seule condition : que les militants, les syndicalistes qui souhaitent rejoindre ce combat n’oublient pas les principaux concernés par cette violence.

Il faut s’adresser aux véritables acteurs de la question. Il y a des comités, des gens qui se mobilisent depuis des années sur ces questions. Il faut s’inscrire dans la continuité de ce combat-là. Pour que les gens comprennent que ce qui arrive aujourd’hui, ça s’est aussi passé hier.

Quand on dit « hier », ça veut dire quoi exactement ? Depuis quand parle-t-on de violences policières dans les cités ?

Les violences policières, elles ont quarante ans dans les quartiers. Elles ont toujours existé, bien avant la loi Travail ou les gilets jaunes, bien avant 2005, bien avant nous. On oublie parfois, par exemple, ce qui se passait entre 1997 et 2002. Après la dissolution de l’Assemblée, la gauche arrive au pouvoir et Chevènement est nommé ministre de l’Intérieur. Cette époque-là, ça a été un véritable carnage dans les quartiers populaires. C’était une vingtaine de morts par an liés à la police ! (25 en 2001 selon le décompte de Bastamag, ndlr)

Ça ne s’est évidemment pas arrangé avec l’arrivée de Sarkozy. Des violences illégitimes qui ne sont jamais punies, des morts… Et puis, il y a 2005, les révoltes, 2007 à Villiers-le-Bel.

Quelles différences entre les violences policières des années 90 et celles que l’on voit aujourd’hui ?

Chaque époque a eu son évolution. Ce qui est nouveau, ce sont les armes : le Taser, le LBD, la bombe lacrymogène… Nous, on n’avait pas toutes ces armes en face de nous. A l’époque, c’était des coups de matraque, des gens lynchés par terre. Il y a une évolution des outils mais la politique reste la même.

Tout a été testé dans les quartiers populaires

Vous n’êtes pas donc surpris par les vidéos qui circulent ces derniers jours d’agressions policières ?

Bien sûr, ça n’a rien de nouveau pour nous. Les gens aiment avoir la mémoire sélective. Tout ça est un recommencement. Tout a été testé dans les quartiers populaires : les armes, le maintien de l’ordre agressif, les assignations à résidence… La criminalisation des victimes aussi. Regardez Assa Traoré. Après ce qu’elle a vécu, on en est à une situation, aujourd’hui, où les gendarmes qui ont tué son frère portent plainte contre elle ! Tout ça, cette recette-là, on la connaît.

Moi, mon engagement, il est né le 17 décembre 1997. Ça fait 22 ans ! Abdelkader, un petit jeune de mon quartier de Dammarie-lès-Lys, est mort à l’âge de 16 ans. Il avait pris la voiture de sa mère pour aller voir une copine, il a été pris en chasse par la BAC jusqu’à Fontainebleau. Il a été abattu d’une balle derrière la nuque. J’avais 23 ou 24 ans, ça a été pour moi le commencement d’un long combat. Il y a eu des révoltes pendant plusieurs jours, mais après, on a appris à se battre, localement, avec la famille, avec les outils que nous donnait le MIB (Mouvement pour l’Immigration et les banlieues).

Est-ce que cette médiatisation des violences policières peut aider le combat des militants des quartiers ?

A condition que la nouvelle génération de jeunes des quartiers se prenne en main. Elle va devoir monter un front, sinon on va encore se faire avoir. On va faire des nouvelles règles, des lois mais elles ne vont s’appliquer qu’à certains. Les quartiers vont encore être oubliés des politiques publiques. Il faut que cette génération laisse un héritage, comme nos aînés nous en ont laissé.

La solution, c’est le local, agir à l’échelle du quartier

Mais cette génération est-elle suffisamment prête, organisée pour affronter l’institution policière et ses violences ?

Il y a des gens qui font des choses. On parle beaucoup aujourd’hui de la clé d’étranglement. Certains parlent de moratoire pour réfléchir à la question… On oublie que Ramata Dieng, la sœur de Lamine (tué en 2007 à Paris après une interpellation, ndlr), a fait tout un travail sur la question, repris ensuite par Assa Traoré. Dans les médias aussi, il y a le BB, le collectif La Meute, d’autres médias indépendants qui soulèvent des problématiques importantes… On est en train de voir, avec la grève, des militants issus des quartiers qui se battent pour les ouvriers, des syndicalistes comme Anasse Kazib… La nouvelle génération est très instruite.

Et pourtant, les quartiers n’arrivent toujours pas à faire entendre leur voix…

Il faut se dire les choses : on est par terre, on n’est pas debout. Aujourd’hui, il n’y a pas une organisation qui représente les quartiers populaires en règle générale. La solution, c’est le local. Il faut s’organiser à l’échelle du quartier. Le gouvernement a lâché ces territoires pour les donner à la police.

Il n’y a plus d’éducation populaire, plus de soutien scolaire, plus de santé… Je fais partie d’une génération qui a pu faire du foot, des colonies ou du soutien scolaire. Mais nos jeunes, qu’est-ce qu’ils ont, aujourd’hui ? Depuis les années 90 et la création du ministère de la Ville, il y a eu 50 milliards. Comment ça se fait que les inégalités n’ont pas cessé d’augmenter ? On demande un audit de la politique de la Ville et des excuses de l’Etat.

Du haut de vos 20 ans d’action de terrain, comment vous voyez la suite, alors ?

Je suis optimiste sur le fait qu’à un moment donné, tout le monde va comprendre la nécessité d’agir ensemble et on va faire très mal. Il faut s’organiser. Les partis politiques vivent grâce à nous. Pourquoi on ne vivrait pas grâce à nous-mêmes ? Il faut d’abord se lever, être debout pour construire un discours commun. C’est par nous-mêmes qu’on va y arriver.

Propos recueillis par Ilyes RAMDANI

Crédit photo : Helena BERKAOUI / BB

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