La vidéo avait choqué. Des policiers tirent huit coups de feux et brisent les vitres d’une voiture avec deux passagers à l’intérieur. Dans la nuit du 16 août 2021, à Stains, boulevard Maxime-Gorki, deux policiers en civil sans brassard de la Brigade-Anti-Criminalité de Stains (Seine-Saint-Denis), tirent à de multiples reprises sur un véhicule, blessant très grièvement les deux passagers.  Les images d’une violence inouïe avaient suscité l’indignation sur les réseaux sociaux.


Retrouvez en vidéo le témoignage de Merryl qui raconte sa version des faits pour la première fois au BB. 

Nous sommes vivants, nous pouvons témoigner. D’autres n’ont pas cette chance.

Très vite après la publication de la vidéo, la préfecture de police parle d’un refus d’obtempérer et invoque la légitime défense des agents à l’origine des coups de feu. Dans la voiture, deux blessés grave : Nordine et sa compagne Merryl, qui devront être transportés à l’hôpital, avec un pronostic vital engagé. Sept impacts pour Nordine, et un pour la passagère. « La passagère, c’était moi », commence la femme de 40 ans, puéricultrice de profession, pour évoquer cette nuit où elle et son compagnon se sont vus mourir.

À lire : le témoignage de Nordine, traumatisée par cette nuit à Stains.

Pendant des mois, par peur des conséquences et pour protéger sa famille, la mère de famille refuse de s’exposer. De son propre aveu, elle n’en a pas la force. Le 18 février dernier, le conducteur, Nordine, 37 ans, est condamné par le tribunal de Bobigny, pour refus d’obtempérer et violence avec armes – sa voiture – à deux ans de prison ferme avec mandat de dépôt immédiat. Il est donc immédiatement écroué et doit verser 15000 euros aux policiers qui leurs ont tiré dessus. Choquée par la condamnation, la jeune femme souhaite crier sa vérité.

Une soirée qui vire au cauchemar

Ce 16 août 2021, après une journée passée dans une base de loisirs, le couple rentre d’un dîner à Paris. Exténuée, et souffrant du syndrome des jambes sans repos, la jeune femme s’allonge sur la banquette arrière.  « J’étais assoupie mais j’entendais les bruits extérieurs, car la fenêtre était ouverte, se souvient-elle, un homme dit alors : « t’as une gueule de bien défoncé toi ». Nordine aurait répondu « ouais et alors ? ». 

D’après le témoignage de la jeune femme, plusieurs individus s’approchent rapidement du véhicule. « Des portes claquent, un homme colle une torche contre la vitre et m’éblouit. Nos regards se croisent. Nordine, pris de peur, pense qu’on veut nous agresser et démarre la voiture…»

C’est à ce moment-là que la violence s’enchaîne en quelques secondes pour les deux passagers. Merryl affirme qu’un autre homme se jette sur le capot et tente de rentrer par la fenêtre ouverte en hurlant : « Coupe ton moteur enculé !». « Des coups de feu retentissent, les vitres explosent. Puis plus rien. Nordine est allongé sur les deux fauteuils de devant, le tee-shirt devenu rouge de sang », se souvient la quadragénaire, les yeux humides et les mains tremblantes, des mois après les faits.

Je crois que ce sont des flics qui nous ont tiré dessus.

Avaient-ils reconnu que les individus à l’extérieur du véhicule étaient des agents de police ? Interrogée sur la question, Merryl répète que ce n’est qu’après les coups de feux que Nordine lui a donné l’information. « C’est seulement à ce moment-là qu’il me dit, très essoufflé, je crois que ce sont des flics qui nous ont tiré dessus. Puis il ne me répond plus…». De son côté, la passagère a de plus en plus de mal à respirer. Touchée à l’omoplate, elle constate que du sang s’écoule le long de son dos. Sa seule obsession : sortir chercher de l’aide.

« C’est une voiture trois portes. Je dois rabattre le siège sur Nordine et l’enjamber pour sortir », se souvient la jeune femme, la voix émue. « À ce moment-là pour moi, c’est terminé. Je crois qu’il est mort. Je sors tant bien que mal du véhicule, seule, personne ne me vient en aide. Ma vision se trouble. J’entends la voix d’un homme qui dit ‘merde elle a été touchée elle aussi’. Je n’ai plus de souffle, je me sens mourir. Je me laisse tomber et perds connaissance. » La jeune femme, comme son compagnon, est alors transportée à l’hôpital en état d’urgence absolue avec son pronostic vital engagé.

Une version policière qui évoque un impact du véhicule contre les agents

Quelques heures après les faits, la Préfecture de police, sur son compte Twitter, évoque des fonctionnaires « venus contrôler le conducteur d’un véhicule qui après avoir coupé le contact l’avait remis et fait brusquement marche arrière, percutant ainsi le fonctionnaire de police qui était en protection ». Un deuxième policier aurait été traîné « sur plusieurs mètres par le conducteur du véhicule, qui avait fait marche avant ». Une version infirmée par les images de la vidéo, sur laquelle aucun agent n’apparaît percuté par le véhicule.

La vidéo rapidement publiée par la préfecture de police de Paris le 16 aout 2021. 

Des blessures lourdes et des séquelles à vie

Quelques heures plus tard, Merryl se réveille à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. La balle qui a transpercé son omoplate gauche est venue se loger dans son sein. Lui explosant au passage la rate, dont elle subira une ablation. « Désormais immuno-déprimée, je suis obligée de suivre un traitement antibiotique à vie », précise la victime. Quelques jours après le drame, nouvelle complication, la quadragénaire fait une embolie pulmonaire.

La police est passée me voir alors que j’étais shootée sous morphine.

Le lendemain des faits, le 17 août 2021, alors que la jeune femme est encore en salle de réveil, sous morphine, des agents de police judiciaire de Seine-Saint-Denis viennent l’interroger . « Je pensais qu’ils allaient me donner des nouvelles de Nordine. À ce moment-là j’ignore s’il est encore en vie. Je ne comprends pas ce qu’ils me demandent. Je me souviens juste de cet homme qui me demande si je veux qu’il m’aide à signer. Sentant qu’on veut toucher mon corps, je refuse », témoigne Merryl qui refusera aussi de relire le procès-verbal. Le 18 août 2021, l’IGPN passe à son tour. Merryl répond aux questions de l’Inspection Générale de la Police Nationale et signe, cette fois-ci, le procès-verbal.

Deux ans de prison ferme pour le conducteur Nordine

Le 18 février 2022, Nordine, le conducteur du véhicule, est jugé au tribunal de Bobigny, pour refus d’obtempérer et tentative d’homicide sur personnes dépositaires de l’autorité publique. Le couple a, de son côté, déposé plainte à l’encontre des fonctionnaires pour tentative d’homicide volontaire.

Lorsqu’elle accompagne Nordine au tribunal, la quadragénaire confie être assez sereine, espérant un report. Elle s’étonne de la présence de nombreux policiers (avec brassards) venus soutenir leurs collègues. « Lors de l’audience, ils se sont servis du procès-verbal de la première audition que je n’ai même pas signé. Ils s’en sont servi contre Nordine. J’ai demandé à m’exprimer et à témoigner, mais le juge a refusé ! », tempête la jeune femme. L’avocat de Nordine, Maître Yassine Bouzrou, confirme que le procès-verbal d’audition présenté lors de l’audience du 18 février est bien celui réalisé au lendemain des faits, par la police judiciaire, celui que Merryl n’aurait pas signé, ni même relu.

Le refus de juger les plaintes des policiers et des victimes des tirs en même temps

Maître Yassine Bouzrou avait demandé au préalable de l’audience, la jonction des deux dossiers, concernant le refus d’obtempérer et les tirs des policiers, puisqu’une instruction est toujours en cours dans le cadre de la seconde affaire, celle des coups de feu. Celle-ci a été refusée par le Parquet.

D’après les informations révélées par le journal Le Monde, les fonctionnaires justifient leur contrôle par la conduite jugée «dangereuse» de Nordine, qui admettra finalement avoir consommé de l’alcool. Pour le moment, les deux policiers mis en cause dans la seconde affaire, liée aux coups de feu, n’ont pas été mis en examen.

C’est le summum de la clochardisation de la justice.

« Dans le cadre de cette comparution immédiate, nous avions à faire à un juge civiliste spécialisé dans les baux commerciaux et incompétent en matière pénale. Ce dernier, sans même avoir statué sur la demande de renvoi, a refusé de faire témoigner Merryl au prétexte que l’audience avait déjà commencé. Le plus gros problème, c’est de mettre sur des affaires pénales des magistrats sans aucune compétence en la matière. Pour moi, c’est le summum de la clochardisation de la justice. »

Outre le refus de laisser témoigner la seule témoin clé présente dans le véhicule, l’avocat dénonce également la rapidité avec laquelle le juge enchaînait les audiences cette après-midi-là : « Il statuait en moins de deux minutes sur des affaires qui envoyait des personnes en prison pour trois ans », regrette Me Bouzrou, qui a fait appel de la condamnation à deux ans de prison ferme pour Nordine.

« Aujourd’hui, je veux me battre pour que la justice reconnaisse enfin que ce n’est pas la bonne personne qui est derrière les barreaux. Je veux que la vérité éclate, que Nordine soit libéré et qu’on puisse reprendre le cours de nos vies. »

« Cette histoire aurait pu arriver à n’importe qui. Nous sommes deux victimes de bavures policières mais nous sommes vivants, nous pouvons témoigner. D’autres n’ont pas cette chance », insiste Merryl convaincue d’être une miraculée, et espérant la justice.

Céline Beaury

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