Il est 14 heures, c’est l’heure pour les membres de l’association de se mettre derrière les fourneaux. Aujourd’hui : atelier pâtisserie, l’occasion pour eux d’échanger et de partager un moment agréable. « Je peux te donner la recette si tu veux, comme ça tu pourras bluffer ta compagne », lance Felix, stagiaire et intervenant de l’atelier. Mamadou sourit, continue de battre les oeufs pour la préparation d’un financier aux amandes et lui répond : « Ah ça, c’est sûr, elle va être bluffée ! ». 

Mamadou est sorti de prison il y a trois mois. Il a connu Wake up Café en incarcération par un codétenu et par sa chargée d’insertion du Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (S.P.I.P). En 2016, il entre à la maison d’arrêt de Villepinte où il y a une forte surpopulation, condamné à sept ans de prison pour une histoire de stups : « C’était 200% de remplissage. On était à 2 ou 3 par cellule individuelle. C’était de la promiscuité et tout ce qui va avec. Mais, ils faisaient quand même l’effort de mettre des personnes compatibles ensemble ».

Le fameux financier aux amandes que prépare Mamadou

L’ex-détenu ne se laisse pas abattre pour autant. Après un peu plus de deux ans d’incarcération (le tiers de sa peine, comme le prévoit la loi), il demande un aménagement en présentant deux projets professionnels. Pour être suivi durant sa réinsertion, il souhaite également être mis en relation avec la directrice de l’association Wake up Café. Au bout de 3 ans et 2 mois, il s’en sort avec un bracelet électronique et l’accompagnement régulier de l’association.

Il passe par deux semaines d’intégration avec des ateliers tous les jours pour se familiariser avec ses accompagnateurs. Quelques semaines après, ces derniers lui dégotent un entretien d’embauche avec un de leurs partenaires professionnels : « Wake up Café m’a mis en relation avec des employeurs. J’ai même eu un entretien chez Air Liquide, c’est une grosse compagnie de mise en conditionnement de gaz. Ils avaient deux postes à pourvoir et l’association a pensé à moi car j’ai travaillé longtemps dans les transports logistiques. Ça se rapprochait pas mal de ce que je faisais avant. J’ai un bac + 2 ». 

Chaque personne que tu emploies, c’est une personne qui ne va plus commettre de délits ou de crimes

Wake up Café met un point d’honneur à réinsérer professionnellement les anciens détenus. Une fois par mois, elle organise des « Wake up Croissants », une rencontre avec des entreprises et de potentiels recruteurs. Pour convaincre d’embaucher ses wakers, l’association convie un employeur qui a déjà fait l’expérience d’un premier contrat avec un ex-détenu. La structure n’hésite pas non plus à faire appel à la logique et au bon sens de ces patrons : « L’argument de base, c’est qu’une personne qui braque ou qui deal fait du mal. Si cet individu a un emploi, il n’a plus le temps et de raison de le faire, schématise Ulysse, responsable du développement des parcours à l’association. Chaque personne que tu emploies, c’est une personne qui ne va plus commettre de crimes et délits. La plupart des employeurs finissent par nous écouter et acceptent. »

Afin que cette collaboration se fasse du mieux possible, les encadrants accompagnent les wakers et se portent caution : « Le suivi individuel est primordial. Nous sommes garants derrière à ce qu’ils arrivent à l’heure, qu’ils se comportent correctement. Au pire, si ça ne va pas, on arrête et c’est tout », rappelle Christine Perruaux, responsable de l’antenne Wake up Café à Montreuil.

L’objectif est avant tout d’éviter au maximum la récidive. En France, 63% d’entre eux ont été recondamnés dans les 5 ans après leur première sortie de prison, d’après les travaux de la démographe et spécialiste des questions pénitentiaires Annie Kensey en 2011. Wake up Café compte seulement 10% de récidive sur 300 wakers suivis : « La tentation de la récidive est omniprésente, même plusieurs mois après, même lorsqu’ils travaillent. Il y a le côté grisant du danger, l’interdit qui est là. Nous allons beaucoup travailler avec les anciens, les bénévoles, les ateliers et les psychologues à maintenir l’envie de ne pas recommencer », explique Ulysse.

Félix, un des accompagnateurs, toujours avec le financier aux amandes de Mamadou

Depuis qu’il est sorti de la maison d’arrêt de Villepinte, Mamadou, lui, ne veut plus y penser : « On peut très bien vivre avec un salaire normal. On n’a pas besoin de faire des mille et des cents, surtout si c’est dans l’illégalité. La récidive est souvent liée à l’environnement. C’est compliqué pour la plupart car quand on sort de prison, on retourne souvent dans le milieu d’où l’on vient ». 

S’entraider pour avancer

Même constat du côté d’Isabelle. Dans la salle informatique de l’association, cette quinquagénaire tape sur Word un courrier pour son ancien centre de détention à Réau : « Il y a de la récidive car certaines personnes sont lâchées dans la nature. Elles sont seules et pas accompagnées dans la vie, même au niveau familial. Ce n’est pas mon cas, moi c’est un cas unique, il y aura jamais de récidive. C’est un accident dans ma vie ». Très émue, elle ne souhaite pas expliquer les raisons de son incarcération. Isabelle a été coiffeuse pendant 14 ans, et a attendu son procès pendant 8 ans entre 2008 et 2016 : « C’était horrible de vivre dans cette attente, de se lever, d’aller travailler et de mettre un masque. » À sa sortie, en juillet 2019, Wake up Café lui trouve un entretien chez Animalis et elle en semble ravie.

Le planning des ateliers de Wake Up Café

L’entraide véhiculée par accompagnateurs et wakers l’ont beaucoup aidé à se reconstruire : « Dans la vie de tous les jours, quand on est une femme, on a encore moins le droit à l’erreur. On peut être laissé à l’abandon. Pour moi, Wake up café, c’est une deuxième famille, c’est la solidarité, la gentillesse et la bienveillance. Grâce aux ateliers, j’ai appris à écouter les autres et à savoir parler en société ». Chaque premier mercredi du mois, l’association se réunit pour partager un repas et laisser place aux témoignages entre wakers. L’entraide passe également par des petits coups de pouce très utiles quand on a du mal à se réinsérer dans la société : « Ils connaissent parfois eux-mêmes des passerelles. Comme par exemple ouvrir un Compte-Nickel en dix minutes dans un tabac.  Je ne connaissais pas ça personnellement. C’est un compte en banque pour tous ceux qui ne correspondent pas ou peu aux critères classiques d’ouverture de compte », confie Ulysse.

Wake up Café compte aujourd’hui une poignée de salariés et 70 bénévoles. La structure est financée par des partenariats avec diverses entreprises et des dons de particulier. Ce qui a permis à l’association d’ouvrir une antenne à Lyon en avril 2019. Au total, 50 wakers ont été embauchés en France depuis 2014. Une bonne initiative sur le plan professionnel lorsque l’on sait la difficulté pour (re)trouver un travail quand on a un casier judiciaire.

Masisilya HABOUDOU

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