Le Bondy Blog : Pouvez-vous faire un point sur l’affaire, une sorte de chronologie des faits ?

Yassine Bouzrou : Le 19 juillet, Adama Traoré est interpellé aux alentours de 17h45, il est conduit à la gendarmerie. Son décès est constaté à 19h05. Les secours arrivés sur place (le SAMU, les pompiers), lui font un massage cardiaque mais ne parviennent pas à le réanimer. Il est donc décédé à 19h05. L’ouverture d’une information judiciaire est confiée à un juge d’instruction pour rechercher les causes de la mort. Le procureur de Pontoise communique et indique très rapidement que le décès résulte d’une infection très grave, que tous les organes sont touchés, sur un individu toxicomane, essoufflé, qui avait couru. Me Jazac demande une deuxième autopsie, qui est un peu différente. Les légistes indiquent que c’est une mort par asphyxie et que les organes ne sont pas du tout infectés. La première autopsie parlait aussi d’asphyxie mais c’était moins clair. J’ai été désigné fin juillet par la famille et nous constatons donc que les deux autopsies parlent d’asphyxie. J’en déduis qu’il s’agit probablement d’un plaquage ventral et que l’asphyxie résulte des conditions de l’interpellation. Je vous confirme que nous avons déposé une plainte pour faux en écritures publiques car nous estimons que certains PV sont mensongers.

Le Bondy Blog : Mais pourquoi de telles déclarations, dans quels intérêts ?

Yassine Bouzrou : J’ai déjà traité des dossiers similaires, il est arrivé que l’objectif est de salir la victime et de dire qu’elle a commis un outrage, une rébellion… Dans le dossier d’Adama Traoré, ces accusations sont inventées. Une enquête pour rébellion a été ouverte le lendemain du décès d’Adama. Une enquête contre un mort, c’est quand même quelque chose d’assez extraordinaire. Ça aussi, on le dénonce. Lors d’un examen complémentaire, les légistes de Garches ont constaté « des lésions compatibles avec une pathologie cardiaque ». Lorsque l’on est médecin, soit on indique qu’il y a une pathologie, soit on s’abstient. Mais de dire que l’on constate « des lésions compatibles avec« , ça n’est pas sérieux. Le procureur de Pontoise a fait preuve de maladresse en utilisant certains termes médicaux. Plutôt que de dire que les légistes ont constaté des lésions compatibles, il a affirmé qu’il avait une « maladie cardiaque ».

Le Bondy Blog : C’est un raccourci ?

Yassine Bouzrou : Un raccourci qui résulte plus d’une incompréhension. Nous avons ensuite demandé les rapports d’intervention des pompiers et du SAMU qui n’étaient pas dans le dossier. C’était d’ailleurs étrange que ces rapports ne soient pas dans le dossier. Autre problème : les gendarmes soupçonnés avaient été uniquement entendus par la section de recherches de Versailles alors que l’Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale (IGGN) avait été saisie. Heureusement qu’ensuite, l’IGGN a entendu les gendarmes soupçonnés, ce qui a donné des auditions plus longues, plus précises et qui nous aident beaucoup dans la manifestation de la vérité.

Le Bondy Blog : Est-ce la communication maladroite du procureur de Pontoise, Yves Jannier, qui vous a poussé à demander le dépaysement du dossier dans une autre juridiction ?

Yassine Bouzrou : Entre autres. Cette demande fait suite à la communication désastreuse du procureur de Pontoise, aux éléments qui manquaient à la procédure et à certains procédés que je trouve totalement ridicules d’un point de vue juridique, comme ouvrir une enquête contre un mort. J’ai décidé avec l’accord de la famille d’une demande de dépaysement car j’estime que l’enquête ne peut pas se poursuivre sereinement auprès du tribunal de grande instance de Pontoise. Le procureur général de Versailles, qui est le supérieur hiérarchique du procureur de Pontoise, soutient la demande de dépaysement. Il a saisi la cour de cassation en vue d’un dépaysement. C’est un signe d’une volonté de vraie enquête de la part du parquet général de Versailles. Nous recevrons une réponse courant septembre, début octobre. L’hôpital de Pontoise a fait preuve d’une incompétence extraordinaire et même de diffamations puisqu’ils ont fait passer mon client pour un toxicomane alcoolique. Les juges d’instruction n’ont pas réclamé les rapports d’intervention du SAMU et des pompiers alors que c’est important de les avoir. Tous ces éléments réunis nous conduisent à souhaiter qu’un autre tribunal soit saisi.

Le Bondy Blog : Adama Traoré, dont on avait annoncé qu’il portait toute une série de maladies, n’en avait aucune. Il a donc été étouffé.

Yassine Bouzrou : Il n’avait aucune maladie et la thèse que nous privilégions est la thèse de l’asphyxie par plaquage ventral.

Le Bondy Blog : Le plaquage ventral est une technique légale.

Yassine Bouzrou : En France oui, mais des pays comme la Belgique et la Suisse l’interdisent parce que cela a conduit à plusieurs décès.

Le Bondy Blog : Que reprochez-vous précisément aux gendarmes ?

Yassine Bouzrou : Un usage excessif de la force, d’avoir utilisé la technique du placage ventral d’une manière excessive. Ce que mes clients reprochent donc aux gendarmes, c’est d’avoir utilisé une technique excessive, d’avoir fait un usage de la force excessif qui aurait conduit à la mort. Lorsque l’on utilise ce genre de technique dont tout le monde sait qu’elle est très dangereuse, il faut faire cela pendant peu de temps. Lorsque l’on pratique cette technique pendant longtemps et que suite à cette technique très dangereuse un interpellé dit qu’il a du mal à respirer, la moindre des choses c’est de le conduire à l’hôpital. Sauf que là, il a été emmené à la gendarmerie menotté.

Le Bondy Blog : Pensez-vous qu’il existe en France une culture de l’impunité de la police ?

Yassine Bouzrou : Je ne parlerai pas d’une culture de l’impunité mais d’une énorme difficulté à faire condamner les forces de l’ordre de manière générale, les policiers, les gendarmes… Il faut avoir des preuves, des preuves lourdes pour les faire condamner.

Le Bondy Blog : L’affaire dure depuis fin juillet, on imagine que c’est long et douloureux pour la famille.

Yassine Bouzrou : Ils ont l’avantage d’être une très grande famille, très soudée, avec une porte-parole, Assa Traoré, qui fait preuve d’une immense force et qui permet à la fratrie de suivre tout cela avec beaucoup de sérénité. La famille demande aujourd’hui que l’enquête avance.

Le Bondy Blog : Considérez-vous que le traitement médiatique de l’affaire a été à la hauteur ?

Yassine Bouzrou : Non, le traitement n’a pas été à la hauteur au début de l’affaire car certains journalistes reprenaient exclusivement des déclarations sujettes à caution du procureur de la République de Pontoise. Le procureur ne représente qu’une partie de l’enquête, ce n’est pas un juge indépendant qui est amené à juger, c’est une partie. Logiquement, dans le système judiciaire, il y a d’un côté l’accusation, d’un autre côté, la défense et au milieu les juges indépendants. Lorsque les journalistes prennent pour argent comptant les déclarations d’une partie, ils font mal leur travail. Donc quand un procureur donne des éléments, il faut ensuite corroborer ces éléments par des éléments précis et prendre l’avis de l’autre côté, c’est-à-dire l’avis des avocats. Quand on ne prend que l’avis du procureur, c’est qu’on a décidé de prendre partie.

Propos recueillis par Leïla KHOUIEL

Articles liés

  • Marche blanche pour Yusufa à Saint-Etienne : « c’est un frère noir qui a été tué »

    Environ 500 personnes sont venues rendre hommage samedi 5 juin à Yusufa, Sénégalo-Gambien de 26 ans, mort après avoir été poignardé à Saint-Etienne la nuit du mercredi 26 mai. La marche, organisée par la famille de la victime et le collectif JIAS (Journée de l’initiative africaine de Saint-Etienne), s’est déroulée dans le calme et le recueillement avec un mot d’ordre : « Justice pour Yusufa ». Reportage

    Par N’namou Sambu
    Le 07/06/2021
  • Choc à Cergy après l’agression négrophobe d’un livreur

    A la suite de l’agression physique d’un livreur à Cergy, dans la nuit du 30 au 31 mai, enregistrée et diffusée sur les réseaux sociaux, un rassemblement a réuni une centaine de personnes devant le restaurant le Brasco. Une majorité de jeunes ont été présents afin de faire entendre leur indignation, leur colère et leurs différentes revendications, face à une agression à caractère négrophobe. Reportage. 

    Par Amina Lahmar
    Le 01/06/2021
  • Yasemin, mère de quatre enfants, tuée par son ex-conjoint : sa famille privée de deuil

    Le 23 décembre 2020, les proches de Yasemin Cetindag tentent de la contacter. Les nombreux appels et sms laissés à la jeune femme de 25 ans, resteront sans réponse. Cinq jours plus tard, elle est retrouvée enterrée dans la forêt de Vendenheim, à 10 kilomètres de Strasbourg. Son ex-conjoint a avoué le meurtre. 4 mois après le drame sa famille tente de se reconstruire.

    Par Camille Bluteau
    Le 25/05/2021