Six mois après les émeutes de novembre 2005, alors que les familles des trois jeunes électrocutés à Clichy-sous-Bois, le 27 octobre, veulent que l’Etat reconnaisse sa faute (AFP – 27 avril), un livre, Quand les banlieues brûlent, vient de paraître dans lequel une équipe de sociologues, dirigée par Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, revient sur les circonstances de la mort de Zyed et Bouna et sur l’enquête judiciaire en cours. A travers des entretiens sur le terrain et des références à l’histoire de la France républicaine, les chercheurs tentent également d’expliquer les origines de ce soulèvement dans les banlieues. Particularité : l’équipe est en grande partie composée de sociologues eux-mêmes issus des quartiers dont ils parlent.

Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou ont bien voulu nous accorder une interview.

Comment pallier au sentiment d’humiliation éprouvé par les banlieusards ?

D’abord et avant tout en reconnaissant que les habitants des quartiers populaires éprouvent des humiliations. Concernant les jeunes, il s’agit même d’une quadruple humiliation : à l’égard de l’école, dans les relations conflictuelles avec la police, dans les difficultés d’accès à l’emploi et dans leur exclusion aussi bien politique que symbolique. Soit on ne veut pas soit  on ne peut pas les entendre et les voir. Tant que les réalités concrètes de vie des habitants de ces quartiers seront niées, rien de sérieux et de probant ne pourra être envisagé.

Selon vous, la culture policière de la France est répressive et inadaptée pour les banlieues. La police de proximité n’a pas été un succès. Quel modèle policier peut-on envisager concrètement ?

On peut envisager ce qui existe dans la plupart des autres pays européens, hormis la France, à savoir une « police de communauté » c’est-à-dire une police insérée dans une communauté de vie (un village, une cité, un quartier, etc.). Son rôle serait de garantir la tranquillité ordinaire des habitants, par des moyens de prévention, de dissuasion et de répression si nécessaire. Aujourd’hui, force est de reconnaître que la police est davantage devenue un problème qu’une solution, dans les quartiers, à cause de ses modes d’intervention comme de sa culture professionnelle.

Vous remarquez que les mères et les grands frères des jeunes de banlieues s’expriment et sont présents davantage que les pères. Comment expliquer ce retrait du père ?

Les « pères immigrés » sont en effet très silencieux. Dans les quartiers ce sont ceux qu’on voit le moins, comme s’ils se tenaient à l’écart, un peu honteux. Ce mutisme et cette amertume sont dus à leurs pénibles conditions d’arrivée en France, leur parcours professionnel au bas de l’échelle sociale, leurs échecs lorsque la crise et le chômage les ont frappés, leur tristesse face à l’avenir très incertain de leurs enfants, le mépris dans lequel ils ont été tenus, leurs déceptions face aux promesses non réalisées, dans un pays qu’ils ont choisi pour vivre.

En quoi les médiateurs de quartier et éducateurs participent-ils à l’action sociale ? Qu’en pensent les personnes que avez interrogées ?

Il y a un fort besoin de médiateurs, éducateurs, travailleurs sociaux et plus largement de partenaires qui travaillent dans les quartiers. Leur rôle est fondamental mais il n’est pas valorisé. D’autre part, ils se retrouvent trop souvent isolés et manquent de moyens. S’ils ne parviennent pas toujours à améliorer la situation, ils font au moins en sorte qu’elle ne se dégrade pas ou pas trop vite. Depuis ces dernières années, notre société et ses dirigeants n’ont pas fait le choix du travail éducatif et social. Ils ont plutôt opté pour des politiques de sécurité ou des actions de maintien de l’ordre public toujours plus dures.

D’après vous, de quelle manière les médias doivent-ils intervenir ?

Les médias doivent en principe relater les faits, les mettre en perspective et leur donner du sens. Mais, concernant les quartiers, la plupart font très mal leur travail. D’abord parce qu’ils méconnaissent grandement la situation, l’histoire, les faits. Ensuite parce que leur culture professionnelle les incite à ne travailler que sur l’extraordinaire et le spectaculaire ; d’où leur attirance pour les « faits violents ». Enfin parce qu’ils ont tendance à suivre les opinions dominantes. Jamais les médias n’ont été aussi nombreux mais jamais leurs discours et représentations n’ont été aussi semblables et consensuels.

Peut-on encore compter sur les dirigeants politiques pour faire changer la condition sociale des quartiers défavorisés ?

Il faut le croire. C’est bien sûr aux politiques d’agir pour qu’une partie de nos concitoyens ne soient pas marginalisés. Ce sont eux qui incarnent le collectif et sont le garant du « vivre ensemble ». Mais de quelle politique parle-t-on ? Aujourd’hui, au plan national, la politique menée en direction des « zones urbaines sensibles » est incapable d’enrayer la ghettoïsation, les discriminations et la stigmatisation. Elle est trop souvent dominée par l’objectif du maintien de l’ordre, même si cet ordre est inique et masque de profondes injustices. C’est d’une autre politique dont on manque : celle qui refuserait d’entériner cette ghettoïsation et ces discriminations et qui cesserait de croire que l’on répond à des problèmes sociaux par des moyens surtout policiers.

Propos recueillis par Nadia Boudaoud

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