« L’orgie de bouffe » prévue à l’aube par Chérif n’aura finalement pas eu lieu. Même pas un peu d’eau pour prévenir la soif, ennemie redoutable du jeûneur en période de forte chaleur, comme c’est le cas aujourd’hui à Poissy, dans les Yvelines, où vit Chérif. Il a ouvert les yeux vers 6h30 du matin, soit plus de deux heures après la limite imposée par les premières lueurs du jour pour faire le plein. Il commence donc sa journée d’abstinence  la gorge sèche et l’estomac  complètement vide.

S’il s’est mis en RTT en prévision du premier jour de jeûne, son plan ne s’est donc pas passé comme prévu: « Ma première pensée, c’était que je ne pourrais rien mettre dans ma bouche jusqu’à 21h34. J’ai paniqué, mais en mode self-control. Je ne voulais pas perdre des forces inutilement. Je me suis recouché ».

Avant qu’il ne tombe en été, Chérif attendait chaque année le Ramadan avec impatience. Pour les repas copieux de sa mère, mais aussi parce que c’est le seul moment de l’année où il prend du recul, et de grandes résolutions.  Depuis deux ans, et l’intrusion du jeûne en août,  il est pourtant moins enthousiaste : « Les journées sont interminables. Je ne parle pas de la soif ou de la faim, mais de la fatigue qui en résulte. Vers 15h, mon cerveau ne répond plus. Dans mon métier, c’est très dommageable ».

Alors, il regrette « forcément » le temps où le Ramadan en été n’était qu’une légende dans la bouche de ses parents, et surtout, celui où le mois saint du calendrier islamique tombait en plein hiver : « C’était parfait. Le matin, tu te levais vers 6h, tu sautais le déjeuner à midi, et à l’heure du goûter, c’était déjà l’heure de la rupture. Là, à 17h, tu en as encore pour près de 5 heures. C’est énorme. Tu jeûnes plus de 17 heures en tout ».

L’an dernier, le Ramadan avait aussi commencé en août, le 11. A l’époque, Chérif était au chômage. Au-delà de sa situation professionnelle inconfortable, il estime que d’un point de vue purement religieux, cette période d’inactivité fut bénéfique, voire nécessaire, pour vivre « l’expérience spirituelle à fond ». Il pouvait notamment  se réveiller plus tard, traîner un peu et, surtout, faire la sieste  quand « son corps ne répondait plus » : « J’avais passé un entretien d’embauche en fin d’après-midi l’an dernier,  en plein dans ce moment de creux où parfois, tes neurones sont complètement bloqués.  C’était atroce. J’avais l’impression de ne pas comprendre les questions du recruteur. Le poste était super, mais je n’avais qu’une envie : m’allonger ».

Pourtant, Chérif assume son choix, et n’envisage pas de faire une entorse à sa pratique, comme deux de ses amis, cadre bancaire et chauffeur routier, qui ont mis cette année le Ramadan entre parenthèses, le jugeant incompatible avec leurs activités : « Ils se sentaient pénalisés, or la religion ce n’est pas une punition. Ils ont l’impression d’être moins performants et moins motivés à ce moment. Je peux comprendre, même s’ils avaient quand même l’occasion de prendre des congés. Les imams font bien des fatwas pour les footballeurs ».

Chérif, lui, n’a intégré sa nouvelle entreprise qu’en avril. Pas assez pour négocier des vacances. Tout du moins par la voie classique. Il a donc envisagé en juillet de parler à sa hiérarchie du Ramadan, pour solliciter un traitement de faveur quant à l’obtention de congés. Avant de se raviser : « On est France, pas au bled.  Ce n’est pas à eux de s’adapter à ma pratique religieuse. En tout cas pas comme ça. Et puis, je préfère que ma foi reste intime. C’est un choix qui ne regarde que moi. Je vais quand même demander à partir plus tôt car je ne prends pas de pause ».

Météo France prévoit un mois d’août pourri, dans la lignée de juillet. Un petit motif d’espoir pour Chérif, qui estime pourtant que la baisse des températures, ou la pluie, n’atténueront pas la fatigue, qu’il redoute au-delà de la faim et la soif. Son grand frère ne comprend pas ses angoisses. D’ailleurs, il lui a conseillé de ne pas le faire s’il ne se sentait pas prêt, et qu’il jeûnait à contrecœur. Pour Chérif,  c’est tout bonnement impossible : « La religion, c’est un package. Si tu adhères, il faut assumer jusqu’au bout. C’est ce que je fais. Il n’y a vraiment rien de mal à dire que c’est dur de le faire en été quand tu bosses. Il faut être lucide ».

Au fil des années, le Ramadan continuera  son chemin estival, en août, en juillet, puis en juin, avec, à chaque fois, un allongement des journées. Chérif a la solution : « Rester dans la même boîte pour tranquillement prendre mes vacances au moment du Ramadan ».

Ramsès Kefi

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