Au salon de l’agriculture, parmi les milliers de mètres carré d’exposition, les stands de l’Outre-Mer avec leur ambiance sonore tropicale, attirent comme des automates les visiteurs en mal de soleil et d’évasion. Rhum agricole, fruits exotiques multicolores, gousses de vanille, achards aux saveurs inconnues : la Réunion présente elle aussi ses plus beaux atours.

En embuscade, Emmanuelle, 28 ans. Chapeau de paille, tongs aux pieds, sourire éclatant, elle se donne à fond pour vendre ses « Colis Maloya », la marque dont elle est l’ambassadrice, composés de fruits et produits de l’île Bourbon. Il n’y a donc pas que sa terre qu’elle représente sur le stand : cette entreprise d’exportation de colis garnis, (qu’elle a co-financé et pour laquelle travaille une dizaine de salariés dans leurs locaux de Saint-André), motive son enthousiasme. Elle accepte de prendre une petite pause pour parler très franchement de son île natale même sur des sujets aux antipodes des cartes postales comme les récentes émeutes qui ont fait l’actualité.

« J’ai trouvé que les images diffusées dans les médias ont « exagéré » ces manifestations provoquées par la vie chère. ». Des émeutes qui ne la surprennent en rien : « Tout est plus cher à la Réunion ! Un pack de Yaourts valant 2 euros à Paris, nous, on devra payer le même produit 5euros50 ! Mais les salaires ne sont pas plus élevés pour autant. Ça rend la vie très compliquée… Ok, il y a le coût de l’export à prendre en compte dans ce tarif mais ça n’explique pas tout. Certains s’enrichissent avec ces différences de prix qui sont énormes ! »

Emmanuelle comprend les manifestants mais nuance : « Évidemment, je suis contre la casse car après, il faut tout reconstruire mais il existe un vrai problème lié à la vie chère ». Mais ce sont les clichés tenaces sur sa région et ses habitants qui semblent vraiment exaspérer la jeune commerciale : « Ras-le-bol du cliché du Réunionnais assisté ! Certains pensent même que les Réunionnais vivent dans la brousse… On est considéré par d’autres comme des moins que rien ou des assistés juste parce qu’on vient d’Outre-mer… Pourtant des chiffres sur nos jeunes sont là pour prouver le contraire ! »

« Près de 4 jeunes Réunionnais sur 5 partent tenter leur chance en Métropole ou à l’étranger en quittant tous leurs repères et leurs proches… A la Réunion, les infrastructures sont prévues pour 800000 habitants donc il y a moins d’offres de formation ou d’emplois que dans l’hexagone par exemple. Mais 4 sur 5, on est bien loin des clichés des jeunes assistés qui bullent en attendant le RSA ! Et pourtant partir, ça a un coût. Un coût moral, affectif mais aussi financier. Car malgré les aides, entre le logement et la vie sur place, sans job à côté ou l’aide de la famille, c’est quasiment impossible de se former loin de la Réunion. Personnellement, sans mes jobs d’étudiant et le soutient de ma famille, je n’aurai pas pu poursuivre mes études et me forger cette expérience professionnelle qui ont fait ce que je suis aujourd’hui…».

Emmanuelle, aînée d’une fratrie de 5 enfants, est partie à 18 ans en Grande-Bretagne perfectionner son anglais pendant 1 an. Avec un Bac Pro Vente-Représentation décroché à la Réunion, elle  a aussi étudié à Rennes pour passer sa licence d’anglais avant de travailler quelques années en région parisienne. Pourtant, et malgré son goût pour les voyages, la grande passion de son temps libre, la découverte de la métropole reste un mauvais souvenir. « Quand je suis arrivée, j’ai ressenti une froideur dans l’accueil et le racisme pour la première fois. A la Réunion, il y a un tel brassage : je n’avais jamais connu ce racisme… Je trouve que là-bas, il existe une grande tolérance entre toutes « les espèces » raconte-t-elle dans un éclat de rire histoire d’en plaisanter plutôt que d’en pleurer…« Et pareil pour les religions : chrétiens, bouddhistes, hindouistes, musulmans, juifs, athées… Tout le monde vit sa religion dans le respect de l’autre ».Mais de cette grosse déception, Emmanuelle en a fait un atout : « Ça nous rend plus forts ! Quand on a tout quitté pour réussir, on serre les dents pendant les années nécessaires puis on rentre enfin à la maison. C’est la plus belle des récompenses…».

Aux élections prochaines, elle votera bien sûr pour s’exprimer mais n’a pas encore arrêté son choix et ne révèle aucun nom de candidat. « Le vote est secret ! » rétorque-t-elle avec le même sourire. Et avant de pouvoir gambader dans le Parc National de la Réunion, classé au Patrimoine mondial de l’Unesco, distinction qui  la rend très fière, cette grande amatrice de randonnées, sports d’extérieur, de danse et d’art culinaire, optimise son séjour dans la capitale. Elle affine son réseau et contribue à faire de l’entreprise pour laquelle elle mouille sa chemise, une des nouvelles réussites professionnelles de son île. A mille lieux de tous les clichés sur les Réunionnais qu’elle honnit par dessus tout…

Sandrine Dionys

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