Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, le chercheur a analysé la mobilisation sur les réseaux sociaux au lendemain des attentats. Entretien.
À la suite des attentats contre Charlie Hebdo, un mouvement s’est affirmé sur le web à contre-courant du slogan d’unité nationale. S’ils sont restés en marge des innombrables #JesuisCharlie, les hashtags #PasCharlie et #JenesuispasCharlie ont laissé apparaître des prises de parole très diverses, venant de part et d’autre de la société civile. Un an après ces attentats, Romain Badouard, chercheur en sciences de l’information rattaché au laboratoire Agora, publie une étude sur ce mouvement, ses acteurs et leurs revendications. Publié dans l’ouvrage Le Défi Charlie – Les médias à l’épreuve des attentats (Ed. Lemieux) son travail sur le fond du mouvement « Je ne suis pas Charlie » est, pour le moment, le seul à avoir été produit dans le milieu de la recherche.
Bondy Blog : Pourquoi avoir décidé de faire de la recherche sur #JenesuispasCharlie ?
Romain Badouard : Alors que #JesuisCharlie se diffusait et devenait un slogan d’émotion nationale, des hashtags comme #cheh (bien fait) ou #JesuisKouachi sont également apparus sur les réseaux sociaux. Je me suis d’abord intéressé à ces mouvements minoritaires très dénoncés sur Twitter, pour finalement analyser les différentes réactions à contre-courant du mot d’ordre d’émotion nationale. Outre des traditionalistes catholiques et certains mouvements d’extrême droite ou d’extrême gauche, d’autres formes d’expression ont émergé. Nombre de voix ont clairement dénoncé l’attaque contre le journal et l’usage de la violence, tout en refusant de scander « Je suis Charlie », vécue comme une forme d’injonction. Les médias traditionnels se sont peu à peu intéressés à ce phénomène, et ont donné la parole aux #JenesuispasCharlie. Cela dit, le sujet a souvent été traité de manière anxiogène, comme lors de la polémique sur les collégiens n’ayant pas voulu respecter la minute de silence. Ce « Je ne suis pas Charlie » exprime des choses bien plus profondes que le simple refus, parfois irrationnel, des plus jeunes.
Parmi les acteurs de ce mouvement, vous avez identifié ceux que vous nommez les « musulmans ordinaires ». Pourquoi utiliser ce terme, et de qui s’agit-il ?
Il s’agit de personnes qui ne sont pas militants dans des associations, en représentation ou engagées politiquement. Dans les travaux universitaires, il est montré que les « musulmans ordinaires » en France sont exclus de la sphère médiatique, alors même qu’il y a de plus en plus de controverses qui tournent autour de l’islam. Ils ne représentent pas l’ensemble des musulmans en France, mais il s’agit bien là d’un enjeu démocratique d’inclusion dans le débat public. Ils ne se sont pas définis « en opposition » au mouvement d’unité nationale, mais ont tenu à expliquer, et argumenter pourquoi ils ne se sentaient pas « Charlie ». Sur internet et les réseaux sociaux, le hashtag #JenesuispasCharlie a permis une prise de parole jusque là peu entendue dans les médias.
Comment analysez-vous leurs revendications, pourquoi ils n’ont pas voulu être « Charlie » ?
Il y a eu une condamnation unanime des attentats. Comme nombre de ceux qui ont scandé « Je suis Charlie », ils se sont eux aussi affirmés contre le recours à la violence et pour la liberté d’expression. Le désaccord n’est pas là. Ils ne se sont pas dit « Charlie » parce qu’ils ne se reconnaissent pas dans la ligne éditoriale du journal. En ce sens, dire « Je suis Charlie » revenait pour eux à approuver les publications de Charlie Hebdo, face auxquels ils se sont sentis dénigrés et offensés pendant des années. Que le journal fasse le jeu de l’islamophobie était déjà sujet à controverse. En tant que citoyens français et musulman, s’ils acceptent le droit à tout caricaturer, ils ont également réclamé un « droit à se sentir offensé ». Il faut donc bien différencier cette question de celle du blasphème. Si ce n’est pas incompatible, il s’agit de deux niveaux de revendication différents, à ne pas confondre. Dans ces prises de paroles, il y a vraiment une volonté d’exprimer ce pour quoi on ne se sent pas « Charlie ». Cela a été un levier pour un certain nombre de revendications, notamment pour remettre sur la place publique la question du racisme ordinaire, les discriminations entre autres à l’encontre des musulmans, et leur accès aux médias.
Durant le mois qui a suivi les attentats, vous avez analysé les contenus, propos et débats publiés au sein du groupe Facebook « Je ne suis pas Charlie ». Vous y évoquez notamment un « sentiment d’injustice », récurrent parmi les prises de paroles ?
C’est un groupe qui est expressément à destination des musulmans, puisque la phrase de présentation dans la rubrique « À propos », son fondateur se dit « horrifié par la tuerie qui a eu lieu, et par la stigmatisation qui va s’abattre un peu plus encore sur la communauté musulmane ». Durant le mois qui a suivi les attentats, et après modération du fondateur du groupe, la question de la censure et de l’accès aux médias pour les « musulmans ordinaires » est la première chose ressortie dans les contenus publiés. Il y a eu ce sentiment que leur opinion n’était exprimée qu’en marge de l’espace public, qu’on ne leur donnait pas la parole comme aux autres et que, finalement, ils n’étaient pas considérés comme des citoyens ordinaires.
Célia Coudret

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