Il existe une angoisse secrète et diffuse que connaissent presque tous les habitants des zones que les démographes qualifient de péri-urbaines voire rurales, et que ceux qui ont la chance difficilement mesurable d’y être né ou pire, d’y avoir grandi, qualifient relativement affectueusement de trous paumés.  Si vous avez grandi en Ardèche par exemple, vous la connaissez sûrement, cette angoisse. D’ailleurs puisqu’on en parle, si vous avez grandi en Ardèche, la sortie cinéma du moment vous offre une occasion inespérée de vivre pleinement de votre fierté puisque dans le film La Vie scolaire, l’un des personnages principaux est originaire d’Ardèche. Bon, certes, elle a tout quitté pour la Seine-Saint-Denis mais quand même. Si vous n’avez pas grandi en Ardèche, pardonnez cette parenthèse, l’office du tourisme de la seule préfecture de France sans gare vous remerciera.

Vous avez pu grandir ailleurs, les trous paumés ne manquent pas, mais il y a une règle tacite bien simple. Si, par exemple la concentration de tracteurs au kilomètre de votre ville ou village est suffisamment élevée, il y a de fortes chances que vous l’ayez ressentie, cette angoisse. Celle d’afficher votre méconnaissance de la faune, de la flore ou de la gastronomie locale – incluez ici le fromage, le vin et bien sûr les recettes immémoriales ou bien encore cet artisanat parfois très spécial mais qui fait tout de même (modestement) rayonner votre territoire. Disons donc qu’il y a crédibilité des villes et crédibilité des champs. Il y a street cred et field cred, s’il fallait l’inventer.  Osez donc confondre par exemple une girolle avec une fausse girolle ou bien le crémant du coin avec du champagne. Osez vous offusquer de devoir mettre des bottes pour sortir et vous finirez figés de honte pour l’éternité sur un meme à votre effigie. Et méfiez-vous, la liste des sacrilèges potentiels est longue comme un Dijon-Tourcoing avec 5 cinq changements.

La chèvre en rockstar

Des tracteurs, des vaches, des chèvres, tout ça n’est qu’une infime entrée en matière bien sûr mais quand on n’a pas la possibilité d’avoir une ferme pour de vrai pas loin de chez soi, c’est déjà beaucoup. Surtout quand on habite en ville et qu’on souhaite permettre à ses enfants, par exemple, de mieux connaître la ferme, ses animaux ou même une forme d’artisanat qu’ils ne connaissent pas. Le week-end dernier justement, Rosny-sous-Bois organisait un « mini-salon de l’agriculture », la version plus accessible et moins récupérée politiquement de celle qui voit défiler tous les ministres.

Cette ferme pédagogique existe depuis près de vingt ans et ouvre chaque année ses portes à la rentrée. De la musique relaxante diffusée par haut-parleurs, un grand hangar vert sapin, dans lequel et autour duquel ont été installés près de 80 exposants. L’odeur de la ferme en vrai, beaucoup de visiteurs et surtout des familles. Avec tous les types d’enfants. Ceux qui jouent à reconnaître le cri des animaux bien sûr, et qui courent partout, des feuilles à la main, pour noter fièrement leur réponse. « Un meuh, ben c’est une vache ! » voilà par exemple une petite fille qui écrit sur sa feuille, contre un mur avant de courir demander à la chèvre, avec qui tout le monde veut apparemment une photo : « Coucouuuuu ! Ca va la chèèèèvre ? ». Les plus calmes, qui veulent voir à quoi ça ressemble de rempoter des bulbes et à qui on explique comment ça marche les fleurs.  Ceux aussi vaguement réceptifs, assis dans des poussettes, le téléphone de papa ou maman dans les mains. Ceux, plus grands, qui fabriquent des objets en tout genre, panier en osier ou bocaux décorés. Ceux, les plus aventuriers, qui pourront faire une balade en poney, ou qui apprennent à se servir de l’un des aspirateurs à feuilles pour nettoyer les trottoirs. Et bien sûr qui veulent visiter le tracteur, garé pour l’occasion à côté d’un stand.

Même les habitants de Rosny ne savent pas qu’il y a des vignes ici

Autour d’eux se succèdent, côte à côte, des plantes, des soins naturels, de la dentelle avec perles sur œufs, des pommes en vrac, du cartonnage, des bijoux artisanaux en tout genre, de la maroquinerie. Des stands alimentaires aussi, pour montrer par exemple la fabrication du beurre ou des habits en dentelles. Plus loin, des salles thématiques, pour apprendre à manger plus équilibré, à reconnaître les fruits ou les légumes. C’est le plus important, surtout, il n’y aucun sens ni aucun ordre prévu pour faire le tour des exposants et c’est très bien comme ça.

Au détour d’un stand, on croise aussi plusieurs personnes habillées en toge bleue et argentées, malgré la chaleur. Difficile de ne pas les voir vu leur tenue, et ils se présentent de toute façon avec enthousiasme. Ils sont membres de la confrérie de la Féronne-Haute. Pour les non-initiés, il s’agit de la confrérie viticole de Rosny-sous-Bois. Parce que oui, il y a des vignes à Rosny-sous-Bois. Et on peut même les visiter, elles se situent sur les hauteurs de la ville. Quand on s’étonne qu’il y ait des vignes à Rosny, Jean-Claude Nunige, qui fait justement visiter pendant le week-end et qui raconte volontiers toute l’histoire de ces vignes, déplore : « Même les habitants de Rosny ne savent souvent pas qu’il y a des vignes ici… ». Et c’est bien dommage, parce que la vue y est imprenable.

Entre deux stands, on croise aussi le maire (LR), Claude Capillon, qui tient à rappeler ses ambitions en matière de développement durable : « Un week-end comme ça à la ferme pédagogique, c’est entre 10 000 et 12 000 visiteurs … La ferme existe depuis une quinzaine d’années, au début il y avait peut-être 30 exposants et aujourd’hui il y en a presque 80. Le reste de l’année, il y a des visites scolaires et c’est aussi là qu’on produit tous les fleurissements de la ville. » Et de poursuivre sur ses autres engagements : « Demain, j’inaugure le parc du plateau d’Avron. Et pour la ville, je viens de lancer un plan vélo. Ici, c’est une ville qui sera bientôt à 20 minutes de Châtelet donc c’est important qu’on puisse profiter d’espace verts en étant proche de Paris, sans avoir à aller habiter à 50 kilomètres de Paris en Seine-et-Marne ». Ou pire, en Ardèche.

Anne-Cécile DEMULSANT

Crédit photo : Bertrand GUIGOU / Rosny

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