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Huit ans après les effondrements de la rue d’Aubagne, qui avaient coûté la vie à huit personnes le 5 novembre 2018, les habitants de Marseille réclament toujours justice et des logements dignes. Ce dimanche 1er novembre, plusieurs centaines de personnes se sont réunies à la veille de l’ouverture du procès en appel. Une mobilisation qui a bien failli être interdite.

En milieu de semaine, la préfecture avait refusé le tracé en centre-ville prévu de longue date par les organisateurs. « Il se trouve que la rue d’Aubagne est en centre-ville, on ne va pas commémorer ailleurs », s’agace Kevin Vacher, sociologue et membre du Collectif du 5 novembre (CD5N), formé après le drame. Après avoir médiatisé la situation sur ses réseaux sociaux, le collectif a partiellement obtenu gain de cause, avec l’autorisation d’un parcours très restreint, de 500 mètres seulement. En ces temps, c’est déjà ça de pris.

La manifestation commence par un rappel du verdict de première instance, rendu en juillet 2025. Les peines prononcées avaient été globalement moins lourdes que celles requises par le parquet, et plusieurs prévenus avaient été relaxés. Pas de quoi convaincre les proches des huit victimes, ni le ministère public, qui a fait appel, tout comme plusieurs prévenus.

« On n’a pas fait assez peur avec le premier procès », lance Anissa Herbaoui, du CD5N. Elle appelle à une présence massive aux audiences. « Je suis persuadée que la présence populaire peut avoir une influence », confie sa camarade Jihane El Meddeb, de l’Assemblée des délogés.

On va se relayer pour prendre des notes et devenir des greffiers populaires

Quinze prévenus, parmi lesquels des propriétaires, d’anciens élus, des représentants de syndics et des experts, sont rejugés en appel face à près de 90 parties civiles.

Pour maintenir la mobilisation, les collectifs prévoient une présence quotidienne pendant les sept semaines d’audience. « On va se relayer pour prendre des notes et devenir des greffiers populaires », promet Laurent, du CD5N, face à la foule. Une manière de garder une trace écrite du procès du point de vue des habitants. « On souhaite relayer les choses informelles, comme l’attitude méprisante des accusés qu’on a pu observer en 2024 ou les réactions du public », explique Anissa Herbaoui. À l’issue des audiences, un verdict des habitants sera symboliquement rendu.

Huit ans après, des logements toujours indignes

Au pied des immeubles effondrés, beaucoup déplorent une réalité qui ne change pas, voire qui s’aggrave. « La situation s’est beaucoup dégradée, je suis dans l’enseignement et de plus en plus d’étudiants n’arrivent pas à se loger convenablement », témoigne Séverine.

Même constat pour Samia, qui habitait un immeuble mitoyen de ceux qui se sont effondrés, aujourd’hui détruit. « On est toujours au même stade qu’en 2018 avec plein de logements insalubres. Les politiques ne font rien si on ne leur impose pas. »

En huit ans, seule une quarantaine d’immeubles en péril ont été rénovés

Comme nombre de personnes délogées dans la crise qui a suivi les effondrements, elle n’a jamais retrouvé l’hypercentre marseillais. Le parcours de la manifestation donne à voir une dizaine d’immeubles frappés d’arrêtés de péril. « En huit ans, seule une quarantaine d’immeubles en péril ont été rénovés », affirme Kevin Vacher.

Présent à la marche, le député LFI Manuel Bompard s’interroge sur les conséquences de cette situation : « On en est à se demander s’il n’y a pas une volonté de laisser pourrir ça pour ensuite gentrifier le quartier une fois les habitants partis. »

Car le centre de Marseille concentre les contrastes de la ville, entre nouvelle attractivité et logements dangereux. Derrière ses quartiers devenus branchés, l’habitat indigne reste une réalité massive. « Marseille concentre 10 % de l’habitat indigne en France », rappelle Anissa Herbaoui.

Le logement, au cœur de la lutte contre la vie chère

Pour les manifestants, le combat dépasse largement les frontières de Marseille. Ils y voient les mêmes mécanismes que dans les mobilisations pour le logement en Espagne ou au Portugal.

« Le premier stade de la gentrification, c’est le logement. C’est massif partout en Europe et ça touche même les classes moyennes. C’est pour ça que ça pète », explique Charlie, du Syndicat du logement, l’une des quarante organisations à l’appel de la manifestation.

La lutte pour un logement digne rejoint aussi les mobilisations contre la vie chère qui traversent la France. Charlie s’étonne de ne pas voir davantage de revendications sur les loyers aux côtés de celles portant sur les salaires ou le prix de l’essence. « On oublie souvent que la première chose qui nous fait travailler dans des conditions délétères, c’est de devoir payer un loyer. »

Son syndicat réclame en urgence un encadrement des loyers, des sanctions économiques contre les logements vacants et un permis de louer pour les propriétaires. Certains manifestants, comme Séverine, vont plus loin : « Je pense qu’il faut abolir la propriété de logements à but lucratif. »

Aucune des victimes ne se serait retrouvée dans l’immeuble si elle avait eu les moyens d’être ailleurs

Cette convergence doit se poursuivre dès le 5 novembre, jour de grève nationale annoncé et huitième anniversaire des effondrements de la rue d’Aubagne. Un cortège consacré au logement doit rejoindre la manifestation marseillaise.

« La question de la vie chère, c’est au cœur de nos mobilisations », insiste Kevin Vacher. Antonin, du CD5N, rappelle alors une tragique évidence : « Aucune des victimes ne se serait retrouvée dans l’immeuble si elle avait eu les moyens d’être ailleurs. »

« Pour toi papa, pour toutes les victimes : plus jamais ça »

La manifestation s’achève sur une petite place en contrebas de la rue d’Aubagne. C’est ici que, le 18 juin dernier, les planchers d’un immeuble en travaux, présenté comme un « îlot démonstrateur » de la rénovation urbaine après 2018, se sont effondrés.

Mohamed El Khalfioui, un riverain de 77 ans exposé au nuage de poussières, est mort le 9 août d’une pneumopathie. Un nouveau drame qui a ravivé les souvenirs de 2018.

Jihane El Meddeb, qui habite un immeuble mitoyen, raconte : « Ils ont évacué les ouvriers le matin, mais pas les voisins. Encore une fois, le risque a été sous-estimé. » Comme une trentaine de personnes, elle a dû quitter son logement, qu’elle venait tout juste de retrouver. « Après ça, tu retrouves ton appartement plein de poussières, sans aide », déplore-t-elle.

Les deux filles de Mohamed El Khalfioui prennent la parole pour conclure la manifestation. Un moment de grande émotion qui rappelle tristement celui de 2018.

« Mon père n’a pas simplement été incommodé », fustige Nadia El Khalfioui. Le soir de l’effondrement, la mairie avait parlé de personnes « incommodées par la poussière », avant que l’état de santé de Mohamed El Khalfioui ne se dégrade.

Sa fille termine en scandant : « Pour toi papa, pour toutes les victimes : plus jamais ça ! » Une minute de bruit s’élève alors en hommage à son père.

Samy Hage

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