Certains font et refont le monde au château de Rambouillet. Nous, c’est à La Sablière, nom d’un quartier HLM de Bondy sud, que nous avons rencontré Farah Pandith. Cette femme est l’envoyée spéciale du Département d’État américain pour les questions de minorités en Europe, Turquie et Russie comprises. Elle travaille sous la tutelle de Condoleezza Rice, chef de la diplomatie des États-Unis. Née à Srinagar, dans le Cachemire indien, Farah Pandith est musulmane (photo ci-dessus au centre). Cet attribut identitaire l’aide peut-être dans sa mission, qui consiste, en ces temps de dialogue conflictuel des civilisations, à rendre compte de la façon dont le Vieux-Continent « gère » ses rapports avec les communautés islamiques. Après un passage en Belgique, l’envoyée spéciale a fait une halte jeudi dernier à Bondy, où Randianina Peccoud, une Française employée par l’ambassade américaine à Paris, lui a concocté un programme « immersion ». Deux rendez-vous sont à l’agenda, l’un avec une association, le second avec le Bondy Blog.

Le van anthracite aux vitres fumées de la délégation US s’arrête devant un immeuble de La Sablière. Accompagnée de trois collaborateurs, la représentante de Condoleezza Rice en descend, tailleur, chignon, des yeux d’Orient. Elle est accueillie par une équipe du Centre social Sohane, emmenée par Malik Bellaouedj, qui lui explique que Sohane est le prénom d’une jeune fille brûlée vive à 17 ans par un caïd de sa cité, en 2002 à Vitry-sur-Seine. L’envoyée spéciale s’enquiert du fonctionnement du centre, dans ce style « droit au but » qui fait la marque des Américains. Malik Bellaouedj, adjoint de la directrice actuellement en vacances, répond à toutes ses questions. Budget ? 320 000 euros. D’où vient l’argent ? De la mairie et, dans une moindre mesure, de la Caisse des allocations familiales. Les activités du centre ? Gym pour les dames; cours de couture (trois défilés annuels); cours de communication pour les premiers arrivants; journées à la mer; sorties à la base de loisirs; fêtes et repas de quartier. On montre à Farah Pandith le parc de La Sablière, avec ses gazons et ses jeux pour enfants. Elle semble apprécier: « This is really nice, this is really nice » (c’est charmant, c’est charmant), dit-elle. En guise de cadeau à ses hôtes, elle remet un ensemble de livres et de brochures ceint d’un ruban aux couleurs de la France et des États-Unis. Sur la tranche de l’un des ouvrages, on peut lire : « Simple Life Lessons for Teens » (simples leçons de vie pour les adolescents).

Mais c’est à d’autres leçons que Farah Pandith s’intéresse. Elle veut savoir comment le Bondy Blog a vu le jour et ce qu’il a apporté depuis en termes journalistiques. L’envoyée spéciale souhaite également lever des malentendus sur la manière dont les Américains perçoivent aujourd’hui les banlieues françaises et, à travers elles, les musulmans. Pour tenter de l’informer, nous sommes trois: Nordine Nabili, Chou Sin et le soussigné, assis en face de la délégation américaine dans l’une des pièces du Centre social Sohane. On se sert de thé ou de café, mais on attendra la fin de la réunion pour se précipiter sur les gâteaux. Les trois accompagnateurs de la déléguée du Département d’État assurent la traduction à tour de rôle.

Farah Pandith demande: « D’un point de vue technologique, comment avez-vous mis en place votre blog ? » Système D, Madame. Alors que les émeutes de banlieues de 2005 avaient éclaté une semaine plus tôt, un journaliste du magazine suisse L’Hebdo, en l’occurrence Serge Michel, est arrivé à Bondy, où il a fait son nid. Le réel s’offrait à lui. Il l’a décrit. A profusion. Les envoyés spéciaux suisses dormaient dans un local de la cité Blanqui. La suite, on la connaît: succès quasi immédiat et reconnaissance internationale de la démarche rédactionnelle. Nordine Nabili précise l’enjeu à l’interlocutrice américaine : « La banlieue française, ce n’était pas que des voitures brûlées et des islamistes, c’était aussi et surtout des gens qui se lèvent chaque matin pour se rendre à leur travail. Le Bondy Blog s’est chargé de transmettre cette réalité-là dans ses différents aspects. La force de notre média, ce sont, notamment, ses sources d’informations, puisées dans l’expérience des blogueurs eux-mêmes, tel Chou Sin, surveillant dans un collège de Bondy. »

Le regard des États-Unis sur la France et ses banlieues a-t-il changé depuis les révoltes de 2005 ? Farah Pandith donne une réponse personnelle. Sa vision est tout autre que celle renvoyée à l’époque par les chaînes de télévision américaines, qui se repaissaient de flammes. « Il y a eu une mauvaise compréhension des faits, dit-elle. Les États-Unis ont cru que ces événements avaient un rapport avec l’islam, quand ils avaient un fondement économique et social. » Alors, on fait la paix ? Mais de quelle paix parle-t-on ? Les Français, les Européens sont-ils en guerre avec les États-Unis ? La mission de Farah Pandith sur le Vieux-Continent consiste également à faire admettre que si son pays n’est pas exempt de reproches en Irak, euphémisme diplomatique, il contribue à ce que les choses aillent mieux ailleurs. Au Kosovo et en Bosnie, par exemple. Fin du sommet Etats-Unis-Bondy Blog: « Thank You so much ! »

Antoine Menusier

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