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Mon cahier sous le bras, je redescends dans le hall de l’hôtel pour un problème de ligne téléphonique. « Vous êtes assistante sociale? » me demande un homme. Veste noire, mine tendue, il tient un papier à la main, une facture qu’il ne peut pas régler. Il n’a pas d’argent. « Euh non, je suis journaliste. » Tony, appelons-le ainsi, en a gros sur le coeur. Il est à deux doigts de faire une bêtise. « Je vais retourner voler. Cela me rend fou de voir ma famille dans cette situation! » Cela fait six mois qu’il vit dans l’hôtel avec sa femme et ses deux enfants en bas âge. Il a 30 ans, Tony. Et déjà un passé de braqueur. Je lui propose un café de l’automate à boissons. Il veut bien me raconter sa vie. Il ne sourit pas, Tony. Ses yeux bruns sont comme éteints.

Il parle d’une voix calme. Cela fait trois mois qu’il travaille à l’hôtel comme homme à tout faire. Mais voilà, tout son salaire (1100 euros) passe dans la location de la chambre, dans l’assurance accident et dans les repas pris à l’extérieur: il n’y a pas moyen de cuisiner dans les chambres. « On va manger au Mac Do ou chez le Grec (c’est-à-dire le Turc, une bizarrerie de l’endroit). On dépense 20 euros par jour pour la nourriture. Mais à partir du milieu du mois, il n’y a plus d’argent. Et là, je n’en peux plus. Moi, cela m’est égal, mais si je vois que mes enfants et ma femme n’ont pas à manger, je deviens fou. » Son épouse a travaillé quelques mois à 8 euros de l’heure pour une entreprise de nettoyage.

La banlieue, le neuf-trois, Tony y est né. Parents immigrés espagnols qui travaillent à l’usine, un frère, quatre soeurs. A dix-huit ans, son père et sa mère lui signalent qu’il est temps de faire sa vie: ils le mettent à la rue. « J’étais en train de faire un BEP, du coup, j’ai dû travailler comme déménageur. Je gagnais 550 francs français par mois. Je dormais dans la rue. » Vers 20 ans, il rencontre une fille. Ensemble, ils ont assez pour louer un appartement, un petit F2. Au bout de quelques temps, le couple se sépare. Tony laisse l’appartement à sa copine. Et se retrouve à la rue. « C’est là que j’ai commencé à faire des bêtises: des vols à l’étalage, mais aussi des choses plus graves. Je braquais des gens qui retiraient de l’argent au distributeur de billets en leur cognant dessus avec un bâtons ou les poings. J’envoyais de gens à l’hôpital. Le dernier était dans le coma. Heureusement, il s’est réveillé. »

Oui, il s’est fait attraper par la police. Mais il a écopé d’un sursis. Il ne peut pas s’expliquer cette clémence: « J’ai peut-être une tête qui plaît au juge? » Et la prison, cela ne lui aurait pas donné une leçon? « Non, au contraire? » Ce qui l’a fait changer, c’est la rencontre avec sa femme. « Elle habitait chez sa mère, dans le quartier où je dormais dans la rue. Un jour, elle m’a parlé. On a sympathisé. Elle est tombée amoureuse. » La jeune femme lui propose de venir habiter à la maison, avec sa mère, à condition qu’il « arrête les conneries », et qu’il cesse de boire et de fumer du shit. C’est d’accord. Tony trouve un petit job, 20 heures par semaine, dans les pompes funèbres. « Mais on n’avait pas assez d’argent. Je me suis remis à voler. Des voitures, des scooters. Je me suis fait choper par les gars d’une autre cité. Ca a cogné. Mais je me suis bien défendu. Il y en a un que j’ai bien attrapé. Le problème, c’est qu’ils sont venus menacer ma femme à la maison. Les semaines suivantes, elle était morte de peur, sursautait au moindre bruit. Elle m’a supplié de quitter l’endroit. »

Le couple déménage dans un studio avec leur enfant. Puis chez un vieil homme, une connaissance d’un ami. Ils participent aux frais du ménage. Le problème, c’est que Tony continue ses braquages. Alors que Cathy est enceinte de leur deuxième enfant, il prépare le braquage d’une fourgonnette de transports de fonds avec trois complices. Pas de chance: ils provoquent un accident. La police découvre des armes et des cagoules dans le coffre de la voiture. « J’ai eu du sursis grâce à ma femme, parce qu’elle était enceinte. Sinon je tombais. »

Aujourd’hui, Tony dit qu’il ne lui faudrait pas grand-chose pour sortir la tête de l’eau. Juste un appartement et la famille pourrait tourner avec son salaire. Tony est bien inscrit sur une liste pour obtenir un logement, mais il ne voit rien venir, même s’il a déjà été faire un scandale chez l’assistante sociale. « Regardez autour de vous, l’Etat sait construire des magasins mais pas d’appartements pour loger tout le monde. » Et partir rejoindre ses parents retraités en Espagne?

« Au sud de l’Espagne, ils m’ont dit qu’il y a des appartements mais pas de travail… » Je quitte Tony avec un sentiment de gâchis. Je le sens fébrile et désespéré, prêt à trouver une solution par ses propres moyens pour nourrir sa famille jusqu’à la fin du mois.

Par Sabine Pirolt

Sabine Pirolt –

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