Quelques minutes après les attentats, les SMS « tout va bien pour toi ?! » saturent nos portables. Cette prise de nouvelles n’est pas anodine : tout comme la majeure partie des victimes, mes amis et moi sommes jeunes et avons tous au moins pris un verre dans le XIème, avons tous assisté à un évènement sportif au Stade de France, avons tous été à un concert…
Le soir même, quatre de mes copains étaient dans les quartiers visés, dont une amie au Bataclan, qui a pu s’en sortir par miracle. Certains d’entre nous déclarent : « Si les terroristes veulent nous faire peur, après pleuré, alors il faut faire la fête et ne pas changer nos habitudes », quitte à payer 3€ un café à peine buvable sur une terrasse parisienne. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Le militantisme de clavier s’est rapidement activé : messages de solidarité et de « résistance », incrustation du drapeau tricolore sur Facebook, envolées lyriques en hommage aux victimes… Mais dans les rues, personne. Durant trois jours, de nombreux quartiers parisiens ont été abandonnés à une ambiance moralement mortifère.
Ceux qui se sont rendus à République peu après les tragiques évènements déplorent « un silence pesant », plus que solennel, qui semble être resté prisonnier entre le gris du bitume et celui du ciel. Seuls les journalistes, aussi nombreux que les personnes venues se recueillir, parlent à voix hautes, et demandent de ne pas passer devant la caméra pour « bien voir les fleurs ». Les cours du samedi et du lundi ont été annulés pour ma promo.
« C’est notre instinct de survie qui parle »
Malgré tout, mes camarades veulent se rassembler pour la minute de silence. Hors de question d’aller à République ou dans un quelconque lieu à Paris : il faut se réunir à 15 dans un 25m², « c’est notre instinct de survie qui parle » m’assure une amie. Peu après la minute de silence, la conversation porte sur l’incrustation du drapeau français à notre photo de profil Facebook. Notre hôte estime qu’il faut le mettre pour : « ne pas laisser notre bel emblème aux fachos ». De l’autre côté, certaines personnes se demandent si cet acte n’établit pas une hiérarchisation des morts : « tous les jours, le Nigéria, le Congo, la Lybie, le Pakistan vivent des drames qui font parfois plus de morts que ce qui s’est passé vendredi. Pourtant, on ne m’a jamais proposé d’incruster le drapeau congolais à mon profil ».
Une voix s’élève : « Comme pour « Je suis Charlie », je refuse de prendre un symbole qui risque d’être pillé par des démarches politiciennes opportunistes et qui peut contribuer à un clivage accru entre ceux qui le reprennent, et les autres ». Rapidement, les regards se tournent vers le futur. Nous étudions la politique, après les attentats, que va-t-il se passer ? Une amie, conseillère municipale dans une ville du Val-de-Marne, raconte : « Après Charlie Hebdo, une dame m’a traité « sale Arabe ». On est le 16 novembre et je me suis déjà faite insulter deux fois et certains regards sont bien plus blessants que les paroles ».
Au sujet des mesures qui vont être prises par le gouvernement, un militant socialiste déplore : « suite au 7 janvier, le projet de loi sur le renseignement est passé. Alors quelles mesures liberticides vont être prises après le 13 novembre ? D’autant plus que maintenant, personne osera s’y opposer ». Arrivé à Rosny-sous-Bois, je discute avec des amis. Solidaires avec les victimes et leurs familles, ils craignent également une augmentation des actes islamophobes, et de la stigmatisation. Cependant, certains d’entre eux se demandent s’ils iront à une manifestation suite aux récents évènements : présents lors de la marche républicaine l’année précédente, les médias martelaient pourtant que « les jeunes de banlieue sont absents de la manifestation », constatation fausse et hasardeuse, faite sur la couleur de peau des marcheurs, et sur le nombre de capuches présentes dans la foule.
« Même quand on se bouge le cul, on nous ignore. Aujourd’hui l’enquête se tourne vers la Seine-Saint-Denis. Je suis arabe, j’habite en cité et je viens du 93. Tu crois vraiment que je vais trouver du travail ? En tout cas, on ne risque pas de voir apparaître un office du tourisme pour la Seine-Saint-Denis tout de suite » lâche-t-il en rigolant. Un membre de ma famille met quant à lui en avant le rôle que la politique a joué dans la fabrication de ces assassins endoctrinés : « Valls déclare « il existe un apartheid territorial, social et ethnique en France »». Mais à qui la faute ? T’as déjà vu des personnes socialement fragiles vouloir s’auto-ghettoïser ? Se mettre au ban de la société ? ».
Malgré ces attentats et les blessures qu’ils ont entraîné, de nombreuses ont repris le « Je suis Charlie » en « Je suis calme ». Réagir sous le coup de l’émotion, voilà qui pourrait s’avérer tout autant dramatique. Ne pas céder à la peur et à la stigmatisation, ne pas laisser les terroristes nous terroriser et nous diviser, diagnostiquer les racines du mal, trouver un remède ainsi que les moyens de l’administrer. Voici les lignes directrices qui nous permettrons de conclure par un « plus jamais ça » définitif.
Tom Lanneau

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