Chacun de nous doit parfois faire face à la disparition d’un être cher. Les larmes, les cris sont notre façon d’y faire face. Mais en banlieue, les hommes bien souvent préfèrent le silence. On est des « taiseux » comme on dit, car un homme ça ne pleure pas et ça ne dit rien. Je n’ai pas dérogé à la règle, je me suis donc tu pendant plus d’un mois. Simplement, il est peut-être temps de dire pourquoi, elle m’a tant manqué.

Pour parler de sa disparition, je dois d’abord revenir sur l’enchaînement des faits qui ont provoqué sa longue immobilisation. Le jour où cela a commencé, j’accompagnais Ely avec ma 4L pour qu’elle se fasse opérer car elle avait un grain de beauté sous le pied. « Une opération bénigne, m’avait dit son médecin, ça prendra juste une heure. Par contre, avait-il ajouté, il faudra l’aider à se déplacer car le grain de beauté est juste sous sa voute plantaire et il faudra faire des analyses pour être sûr qu’il ne soit pas cancérigène. » Je décidai donc de l’accompagner ce jour-là et de passer ma matinée avec elle.

Sur le chemin du retour, Ely restait stoïque ; de Vincennes à Bondy elle ne parlait presque pas. Je tentai la musique, mais quelque chose n’allait pas. J’étais inquiet bien sûr mais je n’en fis rien paraître. Je trifouillais le poste laser que j’avais installé depuis peu, mais rien n’y fit. Ely continuait de se taire, impossible de lui faire sortir un son. Je me disais que ce n’était rien et que cela allait s’arranger. Arrivée à la maison, Ely devait rester en congé plusieurs jours afin de permettre la cicatrisation.

Je repris ma voiture et j’allais travailler. Mais, le lendemain elle ne pouvait plus se déplacer. J’essayais bien de lui parler et de la consoler. Complètement paniqué, j’appelais immédiatement pour obtenir de l’aide. Au téléphone, une voix féminine me dit qu’il serait nécessaire que je l’amène. « Il faut qu’on la voit pour vous dire. » Je me déplaçais sans elle pour demander de plus amples renseignements. Un homme en blouse et à cheveux blancs, vint me voir et me parla d’une voix compatissante : « D’après ce que vous me dites, elle est bien malade. Ce qu’on lui a fait ne l’a sans doute pas arrangée. Ce n’est pas possible de faire ça à une dame de cet âge. Elle a 25 ans peut-être 30, ça commence à compter tout de même! » J’écoutais ses explications sans saisir tout ce qu’il me disait. Je compris juste que la colonne était touchée.

Depuis cet instant, tout alla de travers. Les sommes d’argent demandées pour la remettre sur pied étaient astronomiques et l’assurance refusait de couvrir les frais. Un ami me donna le numéro de téléphone d’« un type qui fait des miracles. Parce que, ajouta-t-il, de toute façon, ce genre de soins coûtent trop cher ». Je suivis ses conseils et passai donc au plan B, B comme banlieue, B comme bidouillage. J’appelai le type qui vint la voir et l’ausculta longtemps. Je restais à ses côtés durant tout ce temps.

« C’est possible de faire quelque chose, me dit-il, mais il faudra l’amener chez moi à côté de l’hôpital de Bondy, c’est là que j’opère. » Il revint la première fois pour réaliser la première opération. Puis comme convenu, je l’accompagnais à plusieurs reprises pour qu’il s’en occupe. En fait, son cabinet était toujours blindé de patientes qui attendaient qu’il s’occupa d’elles car il était toujours entre plusieurs interventions. Il était très pris mais il n’était pas le seul.

D’autres comme lui semblaient devoir s’occuper de nombreuses patientes si bien que la rue où je me trouvais était comme une officine parallèle pour tous les gens du quartier. Combien étaient-ils à opérer ainsi ? Je ne peux en donner le nombre. Moi, pendant ce temps, je ne vivais plus, n’écrivais plus et à mon travail, on me trouvait absent. Je me levais tôt et me couchait tard.

Je dois dire que les traitements ne se faisaient pas dans les règles l’art. La salle, quand il y en avait une, pouvait être sale. Mais le plus souvent, le type pouvait officier dehors à même le sol. C’est ainsi que je le vis l’opérer avec une espèce de perceuse. Il fit un trou pour permettre l’évacuation de ce qui la bloquait. De ce moment-là, elle put de nouveau se déplacer. C’était laborieux au petit matin, parce qu’on devait systématiquement changer les fils. En plus, il fallait faire attention à ne pas bouger le pansement qui maintenait le tout en place. Ensuite, il nous fallut attendre plusieurs semaines car il était nécessaire de commander des pièces spéciales pour compléter l’intervention. Enfin, après que j’ai relancé ce type plusieurs fois, il put venir et enfin terminer son travail.

« Ça y est, me dit-il. Elle nous aura fait souffrir, votre 4L, mais j’ai fini. J’ai retiré le Neman qui bloquait votre direction et je l’ai remplacé avec une pièce de rechange. Vous n’aurez plus besoin de la démarrer au fil comme un voleur. Pour le poste radio laser, il a été mal installé, un travail de sagouin. Je ne sais pas qui vous a fait ça, je n’ai pas le temps pour l’instant, mais je m’en occuperai plus tard. »

Axel Ardes

(Article paru le 13 avril 2008.)

Axel Ardes

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