Café curial, Paris, 19e, samedi. La Journée internationale de la femme s’incarne quelques heures dans cet espace au cœur d’une cité populaire, où vit une population en majorité d’origine africaine. L’association Rassemblement des mères du 19ème, présidée par Joyce Malay-Ayache, en partenariat avec Entraide et espoir, l’« assoce » dirigée par Khadiatou Gabira, organisent à cette occasion une réunion entre femmes.

Quatre jeunes femmes venues de Meaux (77) assises à une table, déjeunent. Elles militent toutes dans l’association – encore une, mais le tissu populaire est fait de mailles associatives – Union des femmes africaines pour l’émancipation et la solidarité. Elles côtoient beaucoup de filles de quartiers et déplorent quelques comportements dits de « survie » qu’elles s’imposent. « Dans certains endroits, disent-elles, les filles de cité sont totalement masculinisées. Nous les poussons à assumer leur féminité en leur expliquant qu’elles ne seront pas forcément vulgaires si elles s’habillent en fille. Cela dit, c’est plus facile pour une femme issue de l’immigration de trouver du travail que pour un homme. »

Ramatan, 26 ans, esthéticienne, Khadi, 33 ans, en formation de management en hôtellerie, Patricia, 30 ans, comptable, et Dogo, 33 ans, agent d’escale, sont toutes françaises, d’origine africaine, et comptent bien réalisé leur rêve. Monter une entreprise dans le textile en France et en Afrique, pour faire travailler ceux restés au pays. Point de marques égoïsme chez elles, leur bonheur semble dépendre de celui des autres.

La réunion préparée par le duo Joyce-Khadiatou commence. Toutes les femmes présentes ont des enfants en bas age dans leur jupon. Ça commence bien ! 8 mars ou pas, les mioches restent collés aux daronnes. Personne n’a prévu de garderie, c’est avant tout la journée de la mère, on dirait.

Beaucoup d’entre elles ignoraient qu’une journée leur était dédiée. Elles sont assez ravies de l’apprendre. « Je me sens bien, je me sens libre, ici, avec vous. » Assia découvre cette journée. C’est une fleur faite aux femmes qui croulent souvent sous les tâches ménagères et l’éducation des enfants, et à qui incombe la chasse aux plus bas prix dans les supermarchés ! Aissatou s’inscrit en faux contre ce schéma : « Mon mari m’aide à la maison pour tout. » Elle fait des envieuses dans la salle car pour d’autres, même en rêve, ce partage des corvées paraît impossible.

Des femmes étaient invitées à la réunion, elles ne sont pas venues. Il semblerait que des maris s’opposant à ce rassemblement entre filles n’aient pas autorisé leurs femmes à sortir. Minata, elle, raconte qu’elle a dû faire croire à son époux qu’elle allait faire des courses, sinon, pour elle, c’était barré. Son mari ne veut pas qu’elle travaille. Moins elle crée de liens avec l’extérieur et mieux il se porte.

Ce n’est pas le cas pour toutes dans l’assemblée. Une maman qui allaite son bébé s’exclame : « Ici, c’est la France, les femmes ont le droit de travailler sans l’accord de personne si elles le désirent. Moi, je travaille, c’est mon mari qui fait les courses mais c’est moi qui gère les gosses. » Minata hausse les épaules. Elle ne semble pas souffrir de l’emprise de son cher et tendre plus que ça. Leur vies, demain, comment la voient-elles ? Elles ne pensent que très rarement à leur plaisir personnel. Elles donnent toute leur énergie à leur famille, leur travail, alors, après ça, elles ne songent qu’à dormir.

Khadiatou Gabira est une femme de caractère. Elle est libre mais fatiguée, motivée mais trop généreuse, ce qui fait que le peu de temps qu’il lui reste, elle le consacre à se reposer. Mais elle reconnaît que quand elle était mariée, la Journée de la femme, c’était un peu des : « Je ne rentrais pas dans la cuisine ce jour-là, c’est mon mari qui s’occupait de la maison et des enfants. »

Les femmes présentes au Café Curial semblent s’accommoder de leur vie. Le 8 mars est certes leur jour, mais cela ne change pas grand-chose à leur vision de l’existence.

Nadia Méhouri

Nadia Méhouri

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