Bondy, une ville de châteaux ? L’histoire le dit, c’est à Bondy qu’on trouvait, dès le 16e siècle, certains relais de chasse des plus cossus. Autre période, autres figures, c’est également là qu’au 20e siècle, la famille Darty avait ses murs. Pas les murs de tôle ondulée grise que l’on connaît aujourd’hui, mais les lourds murs de pierre du domaine familial de Nathan, Marcel et Bernard Darty, qui imaginèrent un peu plus tard le très connu « contrat de confiance »…

Alors certes, des châteaux chevaleresques et romantiques, on est passé à un tout autre type de forteresse : finies la pierre blanche et les portes cochères, bienvenus la tôle rouge et les hangars décorés. Mieux vaut oublier les jardins à la française et les allées finement taillées, ce sont les panneaux d’enseignes géantes qui guident le visiteur au travers des parkings sans fin. Le fanion du royaume en guerre a été remplacé par les drapeaux promotionnels d’empires modernes tout aussi pugnaces : les empires de la grande distribution.

Les châteaux modernes de Bondy sont comme les autres : rigoureusement composés, à la géométrie claire et aux volumes rationnels. Pratique et efficace, la porte du plateau logistique C4 du Conforama de la RN3 : elle permet le passage d’un semi-remorque à châssis extensible de 40 tonnes, tracté par un Renault Magnum VEGA DXI 500, et ça sans ciller.

Evidemment, ce sont des pratiques assez différentes de celles de la vie de château qui se manifestent par la prolifération de ces grandes boites, ces hangars aux couleurs baroques : on a remplacé la chasse à courre en Forêt de Bondy par la course au meuble sur une RN3 élyséenne. Ces empires-là ont peu en commun avec ceux de notre Histoire, disons qu’une carte bancaire ou un crédit consommation est désormais beaucoup plus efficace qu’un duel au fleuret… C’est le gérant de Bricorama qui envoie ses vendeurs au front. C’est le directeur de l’Atelier Renault qui passe en revue ses armées de travailleurs. Et ça n’est ni la reine d’Angleterre, ni un chancelier russe que l’on s’apprête à accueillir en déroulant le tapis rouge : c’est le client.

Du haut de sa tour de container, le nouveau souverain pontife, c’est bel et bien le commerçant. Il tremble dans l’attente de savoir si ce dimanche encore, le chaland se laissera bercer par la mélodie du « -50% » annoncé au micro. Il espère que ce dimanche encore, les clients céderont à l’appel de la « promo choc » flanquée en tête de gondole… et c’est sans doute ce qu’il va se passer. L’exercice du jour le confirmera : dorénavant, c’est ce type de temple qui draine les foules dominicales.

Les voilà donc, les palais de la ville contemporaine. La RN3 de Bondy, Vallée de la Loire des Conforama, Leroy Merlin, Bricorama et autres citadelles modernes. Comme les forts ont jalonné jadis le paysage, comme les populations se sont concentrées autour des châteaux protecteurs, les « big-box » de la grande distribution scandent l’axe Est-Ouest de la ville sur toute sa longueur, marquant entrée et sortie de ville.

Plus que de simples surfaces de ventes, elles sont le paysage, la toile de fond du quotidien des habitants, la scène de la vie sociale. Elles ont conditionné le tissu urbain de Bondy, décidé de son fonctionnement et provoqué l’incohérence en sectorisant un morceau d’Est en Ouest : une bande longue de 1,5 km pour une largeur allant jusqu’à 200 m. La multiplication de ces temples du commerce, dans leur forme la plus détestable, a créé une frontière en plein cœur de ville, séparant radicalement le Nord et le Sud.

Comme le lit d’une rivière sur le point de déborder, la RN3 irrigue en permanence ces palaces du trocs, laissant peu de place au piéton dont les motivations ne seraient pas mercantiles. Celui-là n’a qu’à se rabattre vers le canal de l’Ourcq, axe parallèle à la RN3, également contenu dans la « bande hermétique ». Là, le terrain a été entièrement épargné, et il semblerait que tout le monde ignore son existence. Il n’y a ni voiture, ni parking sur le chemin de halage qui borde ce plan d’eau. Il n’y a ni hangar, ni espace d’exposition sur ses berges. En définitive il n’y a rien, pas même une piste cyclable digne de ce nom.

Négligence de la ville ? Désintérêt assumé ? Pas du tout : cadeau de la Capitale ! Il est insolent, le « vice » administratif qui laisse passer un canal en cœur de ville sans en offrir la jouissance à ses habitants. Ils voudraient bien s’en emparer de ce cours d’eau, le choyer, l’aménager, l’entretenir. Mais ça, le propriétaire ne le permet pas… Il appartient à Paris, ce Canal, et comme « il faut rendre à César ce qui est à César »…

Paris, dans ses murs, a su faire de l’Ourcq un atout social, urbain et paysager indéniable : le Parc de la Villette, la Base Nautique, les Quais de Loire et de Seine en descendant vers la Place Stalingrad. On y apprend le dériveur ou l’optimiste, on le longe sur des voies piétonnes joliment dessinées, on pique-nique dans la pelouse moelleuse qui le borde à certains endroits. A Bondy, détournez le regard s’il-vous-plait. Pas de fenêtre en direction de l’eau, la loi l’interdit, à moins de s’en reculer de 8 mètres. Interdiction formelle de s’en emparer.

Quel avenir pour ce dynamisme, cette hyperactivité de la RN3 et des commerces qui la bordent ? Quelle transformation possible de ce centre si actif de Bondy ? Comment faire de ce morceau de ville un endroit dense, fluide et dynamique dans lequel il ferait bon s’attarder ? Quelle appropriation du Canal par la ville, pour ce qu’il représente et ce qu’il offre en soi ?

Quelques achats divers, un détour par un café au bord de l’eau, pourquoi pas louer des vélos et faire le chemin jusqu’au parc de Sevran ? Ou un cinéma, s’il pleut… Et si c’était ça, le nouveau centre dynamique de Bondy ? Si l’on troquait nos palais mégalos contre une échelle un peu plus humaine, laissant une chance à la ville de pénétrer ces terrains et à ses habitants de s’y plaire.

Camille Bonfils

Précédents articles de la série Happy Bondy :
Bondy-dissection-architecturale
Et-si-le-salut-de-la-ville-etait-en-banlieue

Camille Bonfils

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