L’idée, pour ce ces deux jours de repos, c’était de se retrouver, en famille, entre voisins, ailleurs qu’à la maison. Sans radio, sans journal, sans télé et sans Bondy Blog. On avait pensé au camping de notre village, c’est pas loin, il y a une piscine, mais on ne voulait pas voir des têtes qu’on connaît sinon, autant rester chez nous avec la télé. Il fallait s’éloigner, alors on a pris la direction de la mer, vers l’Ouest, et pour se faire un peu de lecture, on faisait tourner un hors série de l’humanité que des militants communistes (eh oui !) nous avaient distribué gratuitement sur la place du village. Tout en roulant, on a pu comprendre pourquoi on était pas obligé de travailler plus pour gagner moins.

On était plus sereins en arrivant au camping, presque vide, près de Cholet. Et puis, les gonflages, les montages, les chiottes plus ou moins fermés, les lampes à gaz, la pluie, le vent, les enfants pas toujours sages comme des images, la casserole plus ou moins stable sur le réchaud, on n’avait pas le temps de s’informer sur la libération d’Ingrid Betancourt, on était dans les conditions élémentaires de la vie en forêt, sans les FARC.

On avait même nos faits divers sous la main quand, un soir de belote, un jeune homme du Maine-et-Loire installé près de nous a invité ses amis à festoyer. Beuverie sexuelle et vomissante, un Anglais, qui suivait le Tour de France à vélo, avait commis l’erreur de monter sa tente individuelle sur le chemin des toilettes. Bien sûr, un fêtard l’a déchirée, et le lendemain on a pu réviser notre anglais pour traduire les négociations entre des jeunes à la gueule de bois et un retraité de l’île de Wight décidé à appeler la police.

L’actualité nous rattrapait, les Anglais envahissaient le camping à mesure que le Tour de France approchait de Cholet. Un matin, j’ai pris mon vélo pour faire un tour à la fraîche. A Saint-Laurent-sur-Sèvre, le fief de l’enseignement catholique français, la pluie a commencé à tomber. J’étais parti sans déjeuner, sans café, les cheveux et la chemise dans le vent, avec mon appareil photo, que je devais protéger de la pluie. Au centre du village, je suis donc entré chez le poissonnier, qui était avec un client, pour lui demander un sac en plastique.

Il m’a dit : pourquoi faire ? Je ne m’attendais pas à une question aussi précise. J’ai pris ma respiration et je me suis lancé dans une explication détaillée de ma situation. Les gens veulent s’informer, c’est normal. En sortant de la poissonnerie, le poissonnier a dit : avec tout ce qui se passe aujourd’hui. Et le client, pour faire bonne mesure, a ajouté : il faut s’attendre à tout. Et je me suis dit : peut-être que quelque chose s’est passé, à part le Tour de France, j’ai dû louper un épisode essentiel.

De toute façon, quand on est retournés à la maison, le surlendemain, l’actualité nous a quand même rattrapés parce que voilà, le Tour de France évoluait vers l’Est et devait traverser le Grand Pressigny. J’ai voulu résister mais rien à faire, même enfermé chez moi, c’était un tapage de klaxon, de réclame amplifiée pendant des heures et au moment du passage des poulets aux hormones, un quartet d’hélicoptères. Si je n’avais pas été au courant par le téléphone arabe, j’aurais pu croire que c’était l’arrivée des B 52 en Irak. Mais non, c’était juste la télé qui nous roulait dessus.

Pierre Murcia

Dilgo

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