C’est en route: le premier centre d’urgences médicales a disparu au profit d’un « centre de soins programmés », qui ouvre… aux horaires de bureaux (à Valognes, dans la Manche). Tandis que la destruction du service public médical avance et que la contestation monte, « World of Ephemere » révèle par une série de photographies ce que deviennent les centres médicaux une fois fermés (réduction des dépenses oblige). Car, sous couvert de rigueur budgétaire, on abandonne les lieux en abandonnant sur place tout un matériel très onéreux, si l’on en croit ces images.
Ça rue dans les brancards. Grèves, manifs du personnel médical, tribunes de citoyens et d’élus fleurissent en France ces derniers mois. Vous croyiez nous surprendre, Miss Ministouraine, avec vos rapports et vos mesures et vos plans d’économies? C’est râpé. La rue n’est pas dupe. Elle connaît la musique, la rue, la France d’en bas, celle des oubliés du service public, celle qui se vide de son sang dans la voiture parce que le SAMU a fermé, qu’il a été déplacé 50 km plus loin. Votre ambition? Réanimer le système de santé en mauvais point… en sapant les structures de proximité, sous prétexte d’économies.
Parlons-en, d’économies. Parlons-en, de vos solutions électoralistes, immédiates et donc longues et coûteuses. Vous savez ce qu’elle sait, la rue? Vous savez ce qu’elle voit? Eh bien, regardez. Ces lieux abandonnés en disent long sur votre souci du bien commun.
Quand même… 60 chirurgies fermées d’ici 2020, 67 urgences sur 650 menacées… Souvenez-vous des urgences de Montbard, fermées l’an passé. Souvenez-vous du centre de régulation de Roanne, entendez les mécontents d’Aunay-sur-Odon, qui ne pourront plus être recousus aux urgences la nuit et qui redoutent la fermeture du service de médecine. Et les chirurgiens de Pau, menacés de regroupement, et les médecins de Sélestat déjà privés de leur service en néo-natalogie, qui craignent à présent pour celui de réanimation. Les mois passent, on compte les morts. Et pour la suite, les malades dormiront dehors.
Le prétexte de cette régression? En substance, adapter l’« offre » à la « demande ». Il faut que les blessures du peuple soient rentables. Il faut monnayer les plaies béantes de la plèbe. Parmi les prescripteurs de pilules austéritaires, le rapport du Dr Jean-Yves Grall est édifiant (celui qui conseille de fermer une urgence sur dix, rentabilité oblige). Ce responsable d’Agence régionale de santé, préconise d’« éviter la présence inutile de médecins (urgentistes) lors de périodes de faible activité ou sur des structures à faible activité globale. » À croire que les faibles affluences posent problème… alors que tous les médecins se plaignent des salles d’attente bondées! Comment ces gens peuvent-ils à ce point voir à l’envers les enjeux de notre société? On privilégie ainsi les centres visités par le plus de patients, alors qu’une minorité seule d’entre eux se présente sur les lieux en état critique. Les urgentistes se plaignent que les patients viennent aux urgences pour un oui ou pour un non: le débat est faussé. Car quel est, au fond, le rôle fondamental des urgences? Qu’est-ce qui définit leur raison d’être, sinon de soigner des cas cliniques les plus graves – et donc, théoriquement les moins fréquents?
Que ne nous montriez-vous, Madame, que vous êtes bien plus au fait de ces réalités que les docteurs ès austérité comme l’urluberlu sus-mentionné. Mais qu’ouïs-je, quels projets fallut-il donc que vous nous pondissiez? Recruter des médecins libéraux comme correspondants du SAMU. Les médecins de campagne, ça court les rues. C’est connu. La réorganisation du système est certes une vraie question, mise en avant et réclamée par les médecins eux-mêmes. Mais rebaptiser les centres d’urgences anesthésiés en « centres de soins non programmés »; ouverts en semaine et la journée seulement (tant pis pour les accidentés du week-end), et qui ne soigneront que les urgences non-vitales, comme à Valognes depuis peu! Enfin des créations de postes, direz-vous. Raté, les médecins viennent de l’hôpital de Cherbourg… dont le personnel est déjà débordé.
Et si encore il n’était question que de la campagne, des petites et moyennes villes… Mais les files d’attentes aux urgences parisiennes rappellent fort, à cet égard, la mode provinciale. Et qu’il existe des centres médicaux totalement vides, équipés d’un matériel qui semble fonctionnel voire neuf, abandonnés en dépit des besoins réels. La preuve, à l’issue de ce texte…
Mais non, la France d’en bas n’est pas dupe. Elle se mobilise et s’organise. Après la fermeture du SMUR de Valognes en août 2015, après celui de Cherbourg en septembre et celui de Granville en janvier dernier, la Manche prend la rue. Aunay-sur-Odon réagit. Des mobilisations finissent par payer, comme à Sedan, comme à Firminy (Saint-Etienne)… Et, tandis qu’à l’autre bout de la France, ceux de Montbard dénoncent d’opacité dans laquelle agit l’Agence régionale de santé locale. 76% des Français seraient contre le rapport Grall (que même le secteur médical privé discrédite). Le système médical, lui, ne s’est pas fait attendre pour manifester et se mettre en grève. Et il n’a de toute façon pas attendu les réformes anti-sociales pour se débrouiller. Comme tout le monde, les urgences se sont mises au système D. Réorganisations pour limiter l’attente des patients, collaborations entre le SAMU et les pompiers, fédération des services : pour trouver des solutions, la société n’attend pas le politique.
La France d’en bas commence à connaître son ennemi. Il est bon de savoir, chers concitoyens, que vos impôts servent à détruire le service public. Pensiez-vous que le gouvernement travaillait à l’intérêt général? À construire un système de santé viable et accessible à tous – et donc, j’imagine, sur tout le territoire? Il faut croire que cette politique est passée de mode. Vous apprendrez que nous, gouvernants élus pour les grands de ce monde, hérauts des projets austéritaires d’appauvrissement planifié qu’il convient d’administrer au bas peuple, nous vous réservons un autre destin.
Or donc! on appauvrit, mais joyeusement, d’arrache-pied, les pieds dans le plat, les gros sabots. Jetés dans la fange, l’eau du bain, le nourrisson et l’infirmière. Car à votre avis, dans ces cas-là, que devient tout le matériel médical, lits, instruments, fauteuils roulants, systèmes informatiques, instruments chirurgicaux? À l’heure où tous les hôpitaux manquent de sous, où les associations et ONG médicales peinent à se procurer du matériel, à qui aura-t-on l’intelligence de confier d’aussi précieux (et coûteux) outils?
Plein de bon sens, le lecteur répondra sans hésiter : réutilisé, certainement. Revendu, ou peut-être donné. À la rigueur, expédié vers une de ces immenses décharges à ciel ouvert qui égayent les paysages du Ghana. Mais c’est sans compter l’ingéniosité des règlementations administratives. Fit-on jamais plus astucieux, tout est abandonné sur place. Témoin, cet ancien centre médical en région parisienne. « World of Ephemere » nous livre en images les témoins inanimés de la prétendue rigueur.
Louis Gohin
 
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Louis Gohin

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