Mardi matin, 9 heures. Le long du boulevard de Belleville, le marché s’anime. Pendant ce temps-là, à deux pas de l’agitation commerçante, on prépare cafés et tartines. Un à un, les habitués poussent la porte du Café social et prennent place autour de la table : aujourd’hui, c’est petit déjeuner collectif.  Un moment de convivialité, dans un lieu…pas tout à fait comme les autres. Ouvert en 2003 par Moncef Labidi, président de l’association Ayyem Zamen (le temps jadis), l’établissement accueille des migrants âgés, dont beaucoup de Maghrébins.

Ici on peut boire un thé pour pas cher, jouer aux dominos et au kherb’ga, mais aussi rencontrer des travailleurs sociaux : deux assistantes sociales et plusieurs éducateurs y travaillent quotidiennement. «On a découvert une grande précarité, des conditions de vie accablantes, en particulier au niveau du logement, se désole Moncef Labidi (photo ci-dessous). Beaucoup vivent dans des hôtels meublés ou des foyers de travailleurs migrants». Personne n’avait prévu que ces travailleurs finiraient leurs jours en France. Pas même eux. « Ils pensaient se remplir les poches et revenir chez eux», confirme le président d’Ayyem Zamen. Douloureuses désillusions. « Non seulement ils sont restés, mais en plus ils sont pauvres et la santé les a abandonnés ».

Beaucoup composent avec leur culpabilité : celle d’avoir échoué, celle de rester en terre d’immigration. « Comme s’ils n’avaient pas la légitimité de vieillir ici », constate Moncef Labidi. Au mur, les portraits de chibanis (« cheveux blancs ») témoignent pudiquement de ces destinées tortueuses. Ce qui les pousse à demeurer en France ? L’accès aux soins, l’ancrage des dossiers administratifs et, surtout, des habitudes de vies. « Des repères, résume le gérant du Café social. De l’autre côté, ils paient aussi le prix de l’absence… ils deviennent un peu encombrants ».

Dans cette vie de vieux célibataire, la solitude reste la compagne la plus fidèle. « Quand on n’a personne autour de soi, on ressasse tout le temps », confie Bachir, un des habitués du café. Le lieu permet de rompre l’isolement et de retrouver une vraie mixité sociale. « Au début je ne voulais pas y aller, raconte Christiane*. Je pensais que ce n’était que pour les hommes immigrés. Et puis une copine m’a convaincue, et depuis je viens souvent. J’ai rencontré des amis, on fait plein de choses : des sorties, des voyages… » Les souvenirs sont volontiers partagés au coin de la table, albums photos à l’appui. Pour 10€ par an, chacun peut adhérer à l’association et participer aux activités. Seule condition requise : avoir plus de 55 ans.

La formule fonctionne : depuis 2003, la structure compte 1800 adhérents, et un deuxième café a ouvert à Barbès en 2008. « Ça devrait se faire dans les mairies, dans les petites banlieues, affirme Bachir. Ça rassemble les gens ». Une démarche solidaire, qui rencontre régulièrement des obstacles. En février, le Café Social a été braqué pour la 10ème fois. Le traumatisme a été tel que l’établissement a fermé pendant une semaine. Malgré la colère, Moncef Labidi a finalement ouvert à nouveau. Avec la même détermination : « Faire exister ces personne, faire entendre leur voix. Pour que leur situation soit mieux comprise ».

Aurélia Blanc

*Le prénom a été modifié

Aurélia Blanc

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