À peine entrés dans le bâtiment 3 du 66 de la cité Saint-Leu de Villetaneuse, nous voilà face à l’objet qui rend la vie des habitants infernale : une porte noire, fermée, celle de l’ascenseur en panne, géré par la société KONE. Accrochée dessus, une affiche indique « Ascenseur en panne depuis le 2 mars 2018 ». Nous sommes le 1er avril. Un mois que les habitants de cette tour de huit étages vivent un enfer.

Seyf, 10 ans, polyhandicapé, un mois qu’il n’est pas sorti de chez lui

Au sixième étage, une habitante nous ouvre la porte de son appartement. Raja, 36 ans, mariée et mère de deux enfants nous raconte son calvaire et celui de l’un de ces fils, Seyf, 10 ans, lourdement handicapé. « Nous vivons ici depuis décembre 2010. Jamais je ne me suis dite que je risquerais un jour de vivre autant de temps sans ascenseur », nous confie-t-elle, abasourdie. Pendant que nous discutons, Seyf et son frère Iyed, 8 ans, sont tranquillement installés sur le canapé. « Regardez, Seyf est heureux de voir de nouvelles personnes ! Il s’ennuie. À cause de la panne d’ascenseur, cela fait maintenant un mois qu’il n’est pas sorti de la maison ».

Raja avec son fils de 10 ans, Seyf, atteint d’un polyhandicap. Depuis la panne de l’ascenseur, Seyf ne peut plus se rendre à ses séances de rééducation.

Atteint d’une maladie rare depuis sa naissance, Seyf est entièrement dépendant et ne peut se déplacer qu’en fauteuil roulant. « Le 9 mars, c’était son anniversaire. On a voulu le sortir. Mon mari l’a porté sur son épaule, moi j’attendais dans la voiture en bas. On n’a pas voulu le garder à la maison. Un anniversaire, c’est qu’une seule fois dans l’année. C’est la dernière fois qu’il est sorti », nous confie Raja, encore émue. « Mon mari était K-O. Il m’a dit ‘je ne refais plus jamais ça' ». 

On ne peut plus amener notre fils au centre de rééducation IME Les Hortillons de Stains où il a l’habitude de se rendre cinq fois par semaine

Voilà Seyf emprisonné chez lui. « On ne peut plus amener notre fils au centre de rééducation IME Les Hortillons de Stains où il a l’habitude de se rendre cinq fois par semaine ». Résultat : le garçon ne bénéficie plus des soins quotidiens dont il a besoin, ce qui impacte directement sa santé et l’évolution de sa maladie. Les parents se sont renseignés pour un transport médicalisé assurant un déplacement de l’appartement jusqu’au centre de rééducation, cette démarche nécessite plus de deux semaines d’attente. « Il n’y a que la kiné qui se déplace pour ses exercices de respiration à domicile depuis une semaine ». Même chose pour Raja qui doit rester avec son fils. « J’ai dû annuler des rendez-vous avec Pôle emploi », s’exclame-t-elle, désespérée. Sans parler de la lombalgie dont souffre Raja qui l’oblige à s’arrêter plusieurs fois quand elle monte les escaliers.

Leïla vit au 8è étage de la tour de cet immeuble du quartier Saint-Leu.

Deux étages plus haut, au huitième, Leïla, 28 ans, vit ici depuis quatre ans avec sa sœur et sa mère. « La situation est inadmissible. Mon amie Laëticia, enceinte de 5 mois, ne vient même plus chez sa mère qui habite au septième étage. Mes voisins d’un certain âge ne descendent presque plus. Ils n’en peuvent plus. C’est trop fatigant pour eux. Même pour descendre leurs poubelles ».

Ahmed, 32 ans, habite au premier étage. Atteint d’un asthme sévère, l’homme est sous assistance respiratoire quotidienne. Avec sa machine qu’il doit porter à bout de bras et des poumons épuisés, pour Ahmed les marches qui le séparent du rez-de-chaussée et de son appartement représentent un parcours du combattant. « Pour moi, cet étage c’est un combat. J’essaye de monter d’une traite. Si je m’arrête, je sais que ça va durer une éternité ».

Le bailleur doit réagir à ce genre de situation car il y a une mise en danger d’autrui

Selon les habitants, quasiment aucune communication ne leur est faite. Raja mène un bras de fer quotidien pour en finir avec leur calvaire. Le 10 mars, soit une semaine après l’arrêt de l’ascenseur, elle envoie un courrier à l’élu en charge du logement à la ville pour le prévenir de la situation. « Ils ont mis douze jours avant d’ouvrir mon courrier. Puis, on m’a assuré d’un rendez-vous mais aucune date ne m’a été communiquée. Je me suis déplacée à la mairie. J’étais désespérée et en pleurs. J’ai demandé à voir Madame la Maire, on m’a répondu qu’elle n’était pas là. Je me suis alors entretenue avec la secrétaire qui m’a promis une accélération dans les procédures de réparation ». 

Raja s’est même rendue au siège de France Habitation, le bailleur social de l’immeuble, situé à Aubervilliers. Une visite infructueuse là encore. « Il faut savoir que le maire peut se substituer à l’ascensoriste. Or, ici ce n’est pas fait. Le bailleur lui-même doit réagir a ce genre de situation car il y a une mise en danger d’autrui », indique Fouad Ben Ahmed membre du collectif « Plus Sans Ascenseurs » ,venu rendre visite aux habitants. Raja indique avoir fait une demande de mutation de logement en raison du cas de Seyf mais celle-ci, nous dit-elle, a été refusée.

Au neuvième étage de la tour, nous retrouvons Nadia, 55 ans, qui a tenté aussi quelques actions pour faire bouger les choses. « Je me suis rendue au siège de France Habitation pour leur présenter la situation. Tout ce qu’ils ont trouvé à me dire c’est ‘oui oui nous sommes au courant’ ». Fouad Ben Ahmed nous exprime également son incompréhension. « Cela fait un mois, un mois que c’est comme ça. J’appelle KONE, je les ai relancé plusieurs fois… Pas de réponse ».

Pour les habitants, l’indifférence du bailleur semble atteindre son paroxysme lorsqu’on descend dans le hall. Collé au mur, une affiche à la mention ironique ou déplacée « Vivons mieux», c’est selon, indique aux habitants de retirer tout matériel gênant la circulation dans les paliers. Or, comment descendre un frigo, une machine à laver ou une commode sans ascenseur ? « Non mais sérieux cette affiche, c’est du n’importe quoi. Ils veulent qu’on fasse comment ? En plus de ça, ils menacent de nous sanctionner si ce n’est pas fait, c’est la meilleure ! », fulmine Farida, la mère de Leïla.

Le silence du bailleur indigne les habitants qui affirment que les problèmes de l’ascenseur ne datent pas d’aujourd’hui. « Avant cette panne, l’ascenseur faisait des bruits inquiétants et bougeait dans tous les sens », indique Farida. « On a alerté le gardien, sans grande réaction de sa part », ajoute Nadia.

Depuis la panne de l’ascenseur, les poubelles sont disposées devant les paliers.

Les habitants s’entraident et s’organisent

Devant la porte de l’immeuble, quelques jeunes aident un voisin à monter ses courses. « Ces jeunes sont adorables. Ils nous aident constamment à monter nos poussettes, nos courses, nos valises. Si on ne les avait pas avec nous, je ne sais pas comment on ferait ».

« On se creuse la tête et on se dit que ce n’est plus possible, qu’il faut trouver une solution », réagit, Abdel, 22 ans. Au même moment débarque Farida, l’habitante du huitième étage, qui revient chargée de courses. Abdel lui prend son gros cabas, discute avec elle et lui monte ses courses jusqu’à son domicile. « Certains disent que c’est eux qui dégradent les halls et les ascenseurs. Mais c’est faux ! En réalité, ce sont eux qui nous tendent la main. Où est le maire ? Où est France Habitation ?, s’indigne Nadia. En attendant, c’est la solidarité entre voisins qui permet de tenir le coup ».

Abdel, 22 ans, aide Farida à monter, à pied, son sac de courses jusqu’au 8ème étage.

Le soutien vient également de l’extérieur. Avec le collectif « Plus sans ascenseurs », Fouad Ben Ahmed mène une bataille pour faire valoir les droits des locataires « Ce que fait le bailleur, France Habitation, est criminel. Laisser des gens emprisonnés chez eux, c’est criminel ! ».

Effaré par la situation qui touche les habitants de la Cité Saint-Leu, l’homme engagé souhaite faire front. Les habitants et le collectif organisent un rassemblement devant l’immeuble ce lundi 2 avril. Objectif : fédérer les habitants du quartier pour faire entendre leur voix et changer une bonne fois pour toute leur situation.

Ferial LATRECHE

Crédit photo : Sara Sainz-Pardo

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