« Je crois en Dieu, je suis musulmane, je porte le voile et si tel est le crime, je plaide coupable », s’insurge Hajar, étudiante sage-femme. Têtes hautes, elles se succèdent ce samedi 19 octobre sur la place de la République pour raconter le quotidien difficile des femmes qui portent le voile en France. Plus encore, elles questionnent « la compatibilité de la République avec les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité dont elle prétend être la garante ».

La foule applaudit chacune des oratrices et entonne des slogans : « Résistance ! Résistance », « À bas, À bas l’islamophobie ». Présentes, les députées Elsa Faucillon (PCF), Danièle Obono, Clémentine Autain (LFI) et la sénatrice Esther Benbessa (EELV) sont venues en signe de solidarité. Dans la mobilisation, quelques drapeaux de syndicats et de partis politiques comme Génération.s, NPA, SUD ou encore l’UNEF font leur apparition timide dans un rassemblement clairsemé.

Dans cette foule, on interroge certaines des femmes voilées présentes, dont le premier réflexe est de s’excuser des hésitations dans leurs réponses. Peut-être pour trouver les bons mots ou bien parce qu’elles connaissent les conséquences que les mots peuvent avoir sur un individu. Alors celles qui ne sont pas à l’aise avec les mots préfèrent les écrire sur des pancartes. « Française, musulmane et voilée : si je vous dérange, je vous invite à quitter mon pays », « Sous les voiles, la rage », « Avec vos discours de haineux, c’est la laïcité qui a mis les voiles… ». Ou encore, cette pancarte reprenant une parole du rappeur Médine : « Je porte la barbe et j’suis de mauvais poil. Tu portes le voile, t’es dans de beaux draps ».

On m’empêche même d’être une mère. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase

Les prises de paroles s’enchaînent mais il est difficile d’écouter à cause du son médiocre de la sono, tenue par trois individus qui se dévouent à la tâche jusqu’à en faire des grimaces. Pendant que certains essaient tant bien que mal d’écouter les discours, des petits groupes se créent pour faire connaissance et discuter de la situation actuelle.

Certaines posent, tout sourire, devant les pancartes pour garder un souvenir de cette première mobilisation avant de réécouter les femmes venues prendre la parole. Les présents essaient de se faufiler pour mieux entendre afin de ne pas applaudir mécaniquement.

Aussi, la gravité se lit sur les visages lorsqu’il s’agit de faire les comptes. « On a accepté de l’enlever en 2004 lorsque nous étions à l’école, on l’a aussi retiré dans la fonction publique mais dorénavant, on essaie de nous faire disparaître de l’espace public ? », questionne Nadia, peintre en bâtiment et électricienne, avant d’ironiser sur ses compétences professionnelles. Bouchra, infirmière de formation, est émue aux larmes mais tente de masquer ses émotions. « J’encaissais beaucoup. Je n’ai pas le droit d’aller à la piscine (le burkini y est interdit, ndlr), ok. Je n’ai pas le droit de travailler, ok. Je me disais que je pouvais encore trouver des solutions. Mais là, on m’empêche même d’être une mère. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ».

On ment délibérément sur les femmes voilées et c’est blessant

Le prénom de Fatima E., la mère de famille prise à partie par Julien Odoul, l’élu régional du RN, est dans toutes les bouches malgré son absence à la mobilisation. Toutes se sentent concernés par ce qui lui est arrivée. « L’histoire de cette femme n’est pas singulière, il y en a tous les mois », affirme Oumayma, ingénieure dans le nucléaire.

En une semaine, les chaînes d’information en continu ont organisé 85 débats sur la question du voile… sans qu’aucune femme voilée n’y soit invitée, comme l’ont relevé nos confrères de CheckNews. Pour Samia de Colombes, cela amène à une situation regrettable où tout peut être dit sans contradiction, où « les femmes voilées (sont) enfermées dans un imaginaire. Alors que les femmes présentes sont toutes différentes, ont fait des études et portent des projets ».

« Dans le débat public, les commentateurs et hommes politiques emploient des mots qu’eux-mêmes ne comprennent pas, regrette amèrement Virginie, restauratrice et responsable associative. Mais le pire dans tout ça, c’est qu’on ment délibérément sur les femmes voilées et c’est blessant. J’ai mis un voile noir pour l’assortir avec ma tenue mais on dira que je suis un étendard de l’islam politique. »

« Sur les réseaux sociaux, les gens sont scandalisés mais quand il faut se mobiliser physiquement, il n’y a plus personne. La passivité des gens me fait peur », constate Aude, originaire de Nanterre. Pour expliquer la faible mobilisation, ceux qui sont là invoquent le manque d’informations ou encore les difficultés de se déplacer à cause des perturbations du réseau SNCF. Myriam, originaire de Vitry-sur-Seine, est plus dubitative et regrette que « l’occasion de se positionner en contre-pouvoir face au gouvernement » n’ait pas été saisie. Nadia, elle, fait le parallèle avec les luttes sociales et conclut que « le gouvernement fera ce dont il a envie ». Habitué des manifestations, Bachir préfère tempérer en rappelant le caractère « spontané » de la mobilisation avant de rappeler les prochains événements, comme le dimanche 8 décembre à Barbès.

« Il y a un manque de cohésion dans la communauté musulmane », analyse quant à elle Aude qui rappelle l’épineuse question de l’organisation de l’islam en France. Bachir embraye : « Quand on agit, on nous reproche de faire de l’islam politique. Quand on se met en retrait, on nous qualifie de communautariste. Où est notre place ? »

Imane, secrétaire médicale, a décidé de revêtir un voile aux couleurs de la France pour rappeler qu’elle est « française comme les autres ». Les idéaux républicains sont repris un peu partout et Yessa Belkhodja, organisatrice de l’événement, de questionner : « La République est-elle compatible avec les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qu’elle prône ? ».

Yassine BNOU MARZOUK

Crédit photo : YBM / Bondy Blog

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