La ligne 13 du métro parisien est maudite par les milliers par les milliers de voyageurs qui doivent l’emprunter. Un chiffre qui ne fait pas que des heureux, à l’instar d’Anne-Cécile, récemment arrivée en région parisienne, qui en découvre les joies au quotidien. 

Cette phrase de Dante, à chaque fois que je déménage, que je découvre une nouvelle région et ses transports en commun, j’ai la vague impression qu’elle a été écrite pour moi. En Corse ? Pas d’autoroute, un seul feu rouge que certains imaginent déjà repeint et criblé de balles, et… la Micheline ! Petite ado continentale, avec mon jogging bleu électrique et mon accent terriblement ardéchois, j’ai d’abord pensé que c’était le prénom de la mama du village, une espèce de guru Corse pure souche, gardant jalousement la recette secrète du figatellu ou du brocciu.

En fait la Micheline, Mich’ pour les intimes, c’est juste un vieux train brinquebalant et incroyablement lent. Le seul « transport » en commun de l’Ile, jadis rouge vif et jaune poussin, aujourd’hui beige et rouille, sans portes, sans vrais sièges, bondé l’été, totalement vide l’hiver. Quand tu prends la Micheline, tu donnes 7 € pour faire Calvi Ile-Rousse, 20 pauvres kilomètres, mais en même temps tu payes ton paysage, faut comprendre.

Bref, à chaque ville ses galères. Lyon et sa ligne C dont on ne parierait pas même un twix sur son espérance de vie dans la montée de la Croix-Rousse, le tram 1 de Nice et ses incalculables arrêts pour cause de malaises sur la place Masséna. Aix-en-Provence et ses innombrables lignes de bus… Ah non, pas de transport en commun à Aix ! Régler le problème à sa source, visionnaires ces Aixois.

Enfin, depuis que j’ai pris la ligne 13 pour la première fois, j’en suis sûre. Cette phrase, elle a vraiment été écrite pour moi, pour mes éternelles galères d’apatride. La ligne 13, mon père l’appelle la bétaillère. Terriblement efficace et tristement suffisant pour planter le décor. 13 comme vendredi 13. Si vous êtes superstitieux, vous avez raison.

Du bruit, du retard, du monde. Le bruit, les vieux rails et les vieux wagons s’en chargent, même pas besoin de Jean-Michel, quadragénaire dépressif agrippé à son téléphone, criant au désespoir que sa copine l’a largué pour Bob, 20 ans, escort boy de son état. Toutes les lignes ont leur Jean-Michel mais la 13, c’est vraiment particulier. « Moi, j’allume mon Ipod à Carrefour Pleyel, avant j’entends rien ça sert à rien», me dit en rigolant Btisame, étudiante à Paris 8.

Le retard, c’est compréhensible. Cette ligne, c’est un suicide par mois. En même temps, difficile de trouver un endroit plus sinistre que Carrefour Pleyel. Déco branchée ou peinture fraîche, c’est un peu comme un mythe, depuis longtemps perdu. Et puis la ligne 13, ce sont aussi les vols, l’agressivité, l’incivilité. A la basilique de Saint-Denis, de belles photographies pour mieux oublier que la semaine dernière, ton Iphone 4 a brusquement été visiter les poches d’un autre, sûrement en polaire et bien plus confortables, ces poches-là. « Les policiers savent et ne font rien », ajoute tristement Fatou, étudiante et habituée de la 13. A la Fourche, on pousse, on pousse, sauf que là, pas de bébé en vue, juste un bipède vertical de plus, alors que les vitres de la rame sont déjà couvertes de buée par les respirations suffocantes des voyageurs. À peine réveillés et déjà aspirés par le rythme effréné des journées parisiennes.

Mais cette ligne, c’est surtout la consécration de toutes les diversités. Levi’s et Lu côtoient ostensiblement Nike et Lidl. Les mains s’accrochent aux barres et les chevalières en or frôlent les ongles au vernis écaillé des étudiantes de Paris 8. Les boubous et les voiles, les Nike requins et les mocassins, les attachés-cases et les sacs Eastpak. Enfin, de l’autre côté de la ligne, à partir de Miromesnil, le décor change, s’uniformise. Louboutins et sacs Chanel, regards faussement rêveurs et brushing impeccable, l’esthétique absolue. Avouez-le, vous nous préparez une suite de Sex and the City.

La ligne 13, deux mondes qui s’entremêlent un instant, photographie fugace d’un idéal lointain et puis plus rien. Chacun repart de son côté, ses rêves et ses problèmes sur les épaules. La vie continue. Le vrai artiste aujourd’hui, ce n’est pas celui qui peindra des champs de lavandes avec un réalisme remarquable. Non, le vrai artiste, c’est celui qui saura raconter la ligne 13 et ses mille visages, la ligne 13 et son indicible quotidien.

Anne-Cécile Demulsant

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