Judicaël est un de ces prénoms bretons qui nous échappe. Roi de Bretagne, en 636 juste après Jésus-Christ, il signe un traité de paix avec le bon roi Dagobert. Celui-là même qui mit sa culotte… à verlan. De là il n’y a qu’un pas, nous v’là en 2008. Je retrouve Judicaël pas plus tard que cette semaine dans un lycée de banlieue parisienne. Il y exerce dorénavant le noble métier d’assistant d’éducation, qui ressemble à s’y méprendre à celui de pion, mais plus joliment dit. Sur un Brest-Paris quasiment direct, l’amour a porté notre cher roi déchu à Bagnolet, ses semblables avaient déjà squatté Montparnasse et ses alentours. Qu’importe, quand il retourne chez lui, il est le Parisien.

Deux semaines après avoir migré, il se retrouve donc dans un de ces lycées « pas forcément faciles », à deux pas de chez lui. En banlieue. Au pire, il reste toujours le Paris-Brest. Et puis, Judicaël a voulu venir sans aucune forme d’appréhensions. Elles sont pourtant faciles a avoir « quand tu regardes ce que t’offrent les journaux télévisés et certains reportages, tu te demandes limite s’ils sont pas fous ». Et après vérification, en fait « ce sont des ados tout ce qu’il y a de plus normal, avec leurs problèmes ».

La première étape fut l’achat d’un décodeur. Il lui fut livré au bout de quelques semaines, voire « quelques mois ». Il faut reconnaître que l’argot est fleuri. Au vocabulaire de « quartier », il faut ajouter la présence du jargon gitan, communauté implantée depuis longtemps à Montreuil. Le résultat peut être stupéfiant. Pour une exclusion de cours, par exemple, il est fréquent d’entendre un lycéen débouler dans le bureau de la Vie Scolaire et sortir : « Wesh, je me suis fait nachav du cours par ce narvalo de prof, de toute façon il fait trop crari ». Pour ensuite enchaîner sur un beaucoup plus compréhensible « de toute façon sur le Coran de la Mecque… ».

Pas forcément facile quand on arrive d’un petit lycée de province des Côtes-d’Armor. Le choc des cultures, le poids des mots. Il se souvient de quelques situations cocasses dans lesquelles lui et un élève disaient la même chose, bien qu’il fût convaincu d’entendre le contraire. Aujourd’hui, quand les lycéens lui demandent « s’il a une racli », il répond sans hésitation « non, mais moi je l’appelle ma femme (il faut préciser qu’il se marie dans quelques semaines) ».

La deuxième étape a consisté à clarifier ses origines. Son prénom, son blase, plus que douteux a soulevé quelques interrogations : « T’es quoi ? – Je viens de Bretagne, tu connais ? – Ouais, je suis déjà allé en Normandie, c’était pas mal mais j’y vivrais pas. » Aïe ! Ce qu’il ne fallait pas dire. Le seul point commun entre la Normandie et la Bretagne, et encore il fait litige, doit être le cidre. Parle-t-on de crêpe normande et de camembert breton?

A cet âge là, le « t’es quoi ? » est une question récurrente. Il faut dire que nombre de ces ados se cherchent, mi-français, mi-autre chose, mais rarement entièrement quelque chose de précis dans leur tête. Judicaël a appris beaucoup à ce sujet, à force de discussions. Maintenant, il est heureux de côtoyer de près ce qu’il appelle un « melting-pot de cultures », il trouve même cela « génial ». Et si c’était à refaire, « plutôt deux fois qu’une ».

Il reconnaît avoir affiné son jugement sur les regards extérieurs maintenant qu’il le vit pleinement de l’intérieur. « Les jeunes, ils solutionnent beaucoup de choses par la violence, on tape et après on parle, mais en réfléchissant bien d’un certain côté, si on leur ferme les portes, qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent ! » Il a pris conscience que la violence dans certains cas est un moyen d’expression manifeste, il faut juste qu’ils la canalisent. Pas toujours facile.

Judicaël se prépare au concours de professeur des écoles, encore un nouveau terme pour se débarrasser de l’instituteur. Exercer et vivre en banlieue, pour l’instant, ne lui posent aucun souci. Même si le Paris-Brest risque de lui sembler plus alléchant.

« Et si Bécassine arrivait aujourd’hui en banlieue ? – La pauvre, elle ferait pas long feu avec les c’est qui cette racli ! »

Adrien Chauvin

Articles liés

  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021
  • « On avait envie de ramener les vacances en bas de leurs bâtiments »

    Avec la crise sanitaire, pour de nombreux jeunes des quartiers populaires, l’été se passe souvent à la maison. Pour faire face à un été compliqué, des associations proposent (heureusement) des alternatives pour les plus jeunes. Reportage.

    Par Kamelia Ouaissa
    Le 16/07/2021
  • Le fast food social de l’Après M, 13 organisé à Marseille

    Dans les quartiers Nord marseillais, l’Après-M est en pleine phase de transition : de la débrouille à la structuration, mais toujours dans une quête d'indépendance. En pleine discussion avec la mairie phocéenne qui a annoncé son rachat, le 9 juillet prochain l’Après-M connaîtra la nature de sa propriété et de ses propriétaires. En attendant, l’auto-organisation locale reste toujours la marque de fabrique de la structure qui continue de fournir de l’aide alimentaire. Reportage.

    Par Amina Lahmar
    Le 08/07/2021